mardi 31 mars 2020

Monographie d'une commune basque : Aussurucq (IV)

 
En 1884, le Ministère de l'Instruction publique commande une enquête sur la situation des écoles primaires en France. Pour ce faire, un questionnaire est adressé aux instituteurs et institutrices. Les 444 registres qui en ressortent sont conservés aux Archives nationales à Peyrefitte mais font aussi partie de la salle des inventaires virtuelle, classés par département et, à l'intérieur de celui-ci, par canton.

A Aussurucq, Dominique Irigoyen, mon arrière-arrière-grand-père, reçoit le questionnaire alors qu'il effectue sa dernière année d'enseignement en tant que directeur et maître de l'unique classe de garçons. Agé de 55 ans, il a commencé sa carrière en 1848 et n'a exercé qu'à Aussurucq dont il n'est pas originaire puisqu'il vient de Suhare, un village mitoyen. L'école datant de 1847, on peut en déduire qu'il en a été le premier et seul instituteur depuis. Lorsqu'il prendra sa retraite à la fin de l'année, il sera remplacé par Justin Etcheberry*.

Dans son rapport, Dominique indique que 50 garçons de la commune sont inscrits en 1884 dont quatre ont entre 5 et 6 ans et 46 de 6 à 13 ans. Mais 30 seulement sont présents au moment où il remplit le questionnaire. Il faut dire que cette classe unique occupe une salle de 38 m² et qu'il manque donc douze places pour pouvoir accueillir tous les enfants ! (phénomène qu'on retrouvera chez sa collègue institutrice).

L'école se compose de deux niveaux dont le deuxième est réservé à la mairie. Comme c'est souvent le cas alors, l'instituteur fait aussi office de secrétaire de mairie. A noter que dans son dernier rapport sur mon aïeul en 1881, l'inspecteur primaire, M. Urruty, note que ses relations ne sont pas bonnes avec le maire actuel (M. Execolatz) alors qu'elles l'étaient avec ses prédécesseurs. Il s'entend bien en revanche avec le curé, et est chantre à l'église, ceci expliquant peut-être cela...

Si l'école des garçons a un local qui lui est affecté, celle des filles est louée 150 francs par an. En 1884, la classe unique est dirigée par Batilde Joanicot qui a remplacé Adélaïde Lassalle. Mademoiselle Joanicot est née le 3 septembre 1856 à Ogenne-Camptort (canton d'Oloron-Ste-Marie). Native d'une petite commune béarnaise, on peut penser qu'elle ne parle pas le basque, ce qui est l'effet recherché à cette époque où tous les enfants sont censés maîtriser le français.

Batilde est fille d'un instituteur, Thomas-Pierre Joanicot, et sœur cadette d'une institutrice, Marie-Catherine Joanicot. Les dynasties d'instituteurs sont courantes au 19e siècle (rappelons que la fille de Dominique Irigoyen, Engrâce Brisé est alors institutrice à St-Just-Ibarre et que ses deux fils, Jean-Baptiste et Dominique Brisé, embrasseront la carrière à leur tour).

Dans la classe de filles, 40 élèves sont inscrites en cette année 1884 dont six de quatre à cinq ans, deux de 5 à 6 ans et 32, de 6 à 13 ans. Dans les faits, seules 27 sont présentes parmi lesquelles deux étrangères dont je n'ai pu déterminer l'origine (probablement espagnole). Là encore, avec une salle de 26 m², huit places manquent à l'appel pour accueillir correctement les enfants. A noter que - en dehors des heures de classe, j'imagine - Mademoiselle Joanicot fait la classe à vingt adultes !

Est-ce par ce biais qu'elle rencontre son futur mari ? Toujours est-il que le 4 octobre 1886, l'institutrice de 30 ans, épouse Dominique Elhorry, 22 ans, cordonnier à Aussurucq et natif d'Ossas. J'ignore où elle a poursuivi sa carrière* mais elle l'a terminée fin 1921 après 43 ans de services.

Pour clôre sur ce chapitre, j'évoquerai un personnage qui eut son importance en matière scolaire : Jean-Baptiste Archu (ou Arxu), né à Aussurucq le 11 septembre 1811 et décédé à La Réole (Gironde) le 9 juin 1881. Inspecteur des écoles primaires de ce département, on lui doit une Grammaire basque française à l'usage des écoles du pays basque (1853) et plus anecdotique, une traduction en vers basques de quelques Fables de la Fontaine.


A suivre...

*Le dossier d'institutrice de Batilde Joanicot épouse Elhorry est à consulter en salle de lecture aux AD64 à Pau (Série T - cote IT 146). Attention, les dossiers des institutrices sont classés par nom d'épouse !  
La cote du dossier de Pierre Justin Etcheberry est IT 67.

Illustrations : "Mardi leçon de calcul."- Publicité pour la Maison modèle Victor Rouzaud et Rafaillac à Bordeaux (Bibliothèques de Bordeaux).
Croquis de la main des instituteurs Dominique Irigoyen (1829-1898) et Batilde Joanicot épouse Elhorry (1856- ap. 1922) pour l'Enquête sur la situation des écoles primaires en France en 1884.
Choix de Fables de La Fontaine par JB Archu (Galllica).
Sources : liens dans le texte
Je renouvelle mes remerciements à Nicolas Urruty qui en 2018 avait fait des recherches pour moi aux AD 64 (Pau) sur les instituteurs de ma famille. Pour ceux que cela intéresserait, je tiens à leur disposition les listes des dossiers des instituteurs et institutrices des Basses-Pyrénées consultables  en salle de lecture à Pau.
Liens avec les épisodes précédents : http://bit.ly/2UlkR3b,  http://bit.ly/3dnyzey et https://bit.ly/33LITse

jeudi 26 mars 2020

Monographie d'une commune basque : Aussurucq (III)

Comme je l'ai écrit dans le premier volet de cette tentative de monographie, on trouve des traces de peuplement très tôt à Aussurucq. Cependant, le premier décompte de population officiel n'intervient à ma connaissance qu'en 1793 et fait état de 596 habitants. La courbe de population atteindra un pic en 1846 avec 740 âmes, notamment grâce à la présence d'une brigade de douaniers que j'ai évoquée dans une série de billets sur le sujet. 

Dans la deuxième moitié du 19e siècle, la population va peu fluctuer, autour de 650 habitants, pour s'appauvrir à nouveau après 1886, où l'on commence à mesurer l'effet du départ des "cadets" vers "les Amériques." De 1887 à 1889, le Fonds Vigné fait état du départ d'une dizaine de jeunes gens du village. J'ai raconté sur ce blog l'histoire de la "petite" Marie Serbielle dans "Une mère et ses filles en Argentine" que j'invite à (re) lire tant cette épopée paraît incroyable de nos jours !

Ce phénomène de départ pour l'Argentine, l'Uruguay et le Chili va se poursuivre avant et après la première guerre mondiale. J'ai pu retrouver grâce aux registres des "marchands de palombes" puis à FamilySearch de nombreux cousins qui ont quitté le Pays basque pour l'Amérique du Sud. En octobre 2018, j'ai fait partie du "comité d'accueil" d'Alberto Jaury revenu sur les traces de son arrière-grand-père parti d'Aussurucq. Mes posts sur ce thème sont regroupés sous le libellé "émigration basque".

A présent, entrons un peu plus dans la sociologie de cette petite commune souletine. Les recensements de population ne sont pas en ligne sur le site des AD 64 mais je les avais photographiés lors de mon passage en salle de lecture au PAB* de Bayonne en octobre 2018. Ils sont réunis dans une grande liasse qui va de 1831 à 1954 mais quelques feuillets manquent.

J'ai choisi d'étudier le recensement de 1876 car c'est un des plus complets et il offre un panorama détaillé de la commune à ce moment-là. Elle se compose alors de 640 personnes répartis sur quatre quartiers : le Bourg  (83 maisons, 363 habitants), Barricata (16 maisons, 102 habitants), Garraïbie (19 maisons, 18 ménages et 129 habitants) et Utchia (8 maisons et 46 habitants).

La répartition par sexe est de 327 sujets féminins (208 filles, 94 femmes mariées et 25 veuves) pour 313 sujets masculins (201 garçons, 94 hommes mariés et 18 veufs). Le village est jeune : 150 garçons et 141 filles ont moins de 21 ans. Deux hommes et deux femmes ont plus de 80 ans, mais aucun nonagénaire ni centenaire n'y vit.

Sans surprise, le village se compose majoritairement d'agriculteurs et de métayers (au nombre de 6). A Aussurucq en 1876, 616 personnes vivent de l'agriculture ! Les autres sont artisans (cordonnier, sandalière, charpentier...) et l'un est employé des chemins de fer (sans doute à Mauléon-Licharre). 

On notera la présence d'une rentière, Elisabeth de Ruthie, célibataire, propriétaire du château du même nom qui mourra à 82 ans le 26 juin de l'année suivante. Dominique Irigoyen, mon trisaïeul, est l'instituteur des garçons, Adélaïde Lassalle, celle des filles. Côté culte, un curé officie à l'église du village.  

Dans la famille des mes arrière-arrière-grands parents, sur les quatorze enfants de la fratrie (voir ici), huit sont présents au foyer (maison Etcheberria) au moment du recensement dont mon arrière-grand-mère, Elisabeth, âgée de 18 ans (elle est née le 12 avril 1858) ; trois sont décédés (en 1866, 1873 et 1874) et les deux derniers, Grégoire 9 ans et Michel, 7 ans, sont ceux qui émigreront au Chili. Marie-Jeanne Dargain-Laxalt, mon aïeule, sera enceinte l'année suivante d'un dernier enfant, Jean-Pierre, né en octobre 1877.
A suivre...

 * Pôle d'archives de Bayonne et du Pays basque 

Illustrations :
Photo 1 : Ramiro Arrue y Valle (1892-1971) "Baserritarak", 1925
Photo 2 : Diagramme d'évolution de la population d'Aussurucq (Ldh/EHESS, Cassini)
Photo 3 : Extrait du dénombrement de 1876 - Pôle d'archives de Bayonne et du Pays basque (salle de lecture).
Sources : Dans le corps du texte. 
Et sur les conseils de Stanislas, voici les liens avec les épisodes précédents : http://bit.ly/2UlkR3b et http://bit.ly/3dnyzey

samedi 21 mars 2020

Dialogue avec mon père à propos d'un makhila

"Ce makhila, Papa, tu l'as reçu de ton père ?
- Non, je l'ai acheté il y a une trentaine d'années à Saint-Jean-Pied-de-Port, nous étions en vacances avec ton fils qui était tout petit, on lui avait mis un béret rouge, il en était très fier !
- Oui, je m'en souviens, il devait avoir trois ans. Donc, ce n'est pas ton père qui t'a transmis son makhila ? 
- Je te rappelle que ton grand-père était le dernier d'une famille de onze enfants et qu'il a fait toute sa carrière comme cheminot, il n'en avait pas les moyens ! Tu as une idée de combien ça coûte un makhila ?
- Non, pas vraiment...
- Chez Ainciart Bergara à Larressore qui en fabrique depuis deux siècles, les premiers prix sont à 300 euros et un makhila d'honneur vaut facilement le double ! C'est qu'il en faut du temps pour fabriquer un makhila. D'abord, travailler la tige de néflier. Souple et solide, c'est le bois qu'ont choisi nos ancêtres dès le début pour ce bâton de marche. Les tiges sont scarifiées à même l'arbre. Il faut ensuite l'écorcer, le colorer et le séchage peut prendre dix ans ! Il faut aussi travailler le cuir pour la poignée et la dragonne et le tresser en fines bandes, et enfin la virole est découpée dans une plaque de métal, mise en forme autour de la tige et poinconnée. La mienne est ornée d'un lauburu, d'une croix basque, si tu préfères".   
"Le makhila était vraiment indissociable de la vie des Basques pendant longtemps. J'ai trouvé sur Gallica toute une série de gravures datant de 1828 représentant des personnages de l'époque dont plusieurs s'appuient sur leur makhila. Un historien disait qu'il remplaçait les dards, piques, poignards et épées. Car ce n'était pas qu'un bâton de marche, c'était aussi une arme, non ?
- La pique servait d'abord à aiguillonner les bœufs pour les faire avancer mais le makhila devait aussi servir à se défendre. Il ne s'agit pas de canne-épée à proprement parler mais on pouvait assommer quelqu'un avec la canne ou le pommeau ou bien le blesser avec la pointe !
- Tu ne crois pas si bien dire, et là, Papa, je pense que c'est moi qui vais t'apprendre quelque chose !
- Ah ?
- Oui, figure-toi qu'en 1903, un Pierre Eppherre d'une branche différente de la nôtre, en pleine force de l'âge (il avait 45 ans), ancien maire d'Ordiarp, a été agressé alors qu'il revenait de la foire de Mauléon, à hauteur de Garindein. Deux bohémiens l'ont attaqué à coup de makhila et détroussé. La pauvre homme n'a pas survécu à ses blessures. 
- Et on les a retrouvés, ses agresseurs ? Oui, ils ont été arrêtés par la gendarmerie d'Espès-Undurein très vite après. On a trouvé sur eux la bourse et la ceinture du malheureux. Il faudrait que je fasse des recherches dans les registres d'écrou pour savoir de quelle peine ils ont écopée mais comme leurs noms n'ont pas été mentionnés dans la presse...
- Ca ne ramènera pas le pauvre homme à la vie...
- Oui c'est sûr, d'autant que ça s'est passé il y a plus d'un siècle !"

Il restait une question que je n'avais pas posée à mon père : auquel de ses quatre petits-fils transmettrait-il son précieux trésor ? Le connaissant, probablement à celui qui saurait le plus l'apprécier...

Illustrations :
Photo 1 : Delcampe, cartes postales anciennes : types basques
Photo 2 : Makhila Ainciart Bergara (je n'ai pas eu de réponse à ma demande de reproduction de cette photo que je retirerai si nécessaire).
Photo 3 : Bilketa, Portail des Fonds documentaires basques
Photo 4 : Presse ancienne dans Gallica (Le Figaro du 18 décembre 1903)
Sources : AD 64 Makhila Ainciart BergaraBilketa

Ce billet a été réalisé dans le cadre du RDV Ancestral, un projet d'écriture mêlant littérature et généalogie. La règle du jeu est la suivante: je me transporte dans une époque et je rencontre un aïeul. Pour retrouver mes précédents billets sur ce thème, suivre le libellé #RDVAncestral. Ce mois-ci, je l'ai doublé du #Geneatheme proposé par Sophie Boudarel de la Gazette des Ancêtres sur les objets familiers et leur transmission.


jeudi 19 mars 2020

Monographie d'une commune basque : Aussurucq (II)



Mais d'abord, c'est où Aussurucq ? Si je vous dis dans les Arbailles (Arbalia en souletin), ça ne vous avance pas beaucoup. Si je vous dis en Soule, l'une des sept provinces basques, ça parlera peut-être à certains, dans les Pyrénées Atlantiques, un plus grand nombre les situera peut-être (encore que beaucoup confondent les trois département pyrénéens). Ceux qui se doutent que c'est dans le Pays basque (surtout s'ils ont arrivés jusqu'ici...), auront probablement en tête une image de carte postale avec des belles maisons à colombages rouges ou vertes.

Rien de tel à Aussurucq et dans les villages environnants, la Soule est la plus petite et la plus discrète des provinces basques, ici les grosses fermes à toit d'ardoise ressemblent davantage à celles qu'on peut voir dans les Béarn voisin ou certaines vallées des Hautes-Pyrénées. Les gens quand on ne les connaît pas peuvent aussi paraître plus austères, pas très causants. Et en plus, ils parlent un basque différent où les ü se disent "u" et "ou" quand il n'y a pas de tréma !


C'était un sujet permanent de discussions entre mes grands-parents, lequel parlait le basque le plus pur, de mon grand-père natif d'Aussurucq ou de ma grand-mère née à Saint-Jean-le-Vieux en Basse-Navarre. Et encore, tous deux étaient des montagnards, rien à voir avec ceux de la côte basque, les Labourdins !  

Ce que j'aime ici c'est que les choses n'ont pas tellement changé depuis que j'y venais enfant aux grandes vacances. Les brebis se baladent toujours dans les rues et, quand on arrive en vue du village, il faut souvent garer la voiture pour laisser passer un troupeau de vaches ou attendre patiemment derrière un tracteur dont le conducteur fait mine de ne pas savoir que vous êtes là, son bérêt noir posé crânement sur l'occiput et sa gitane maïs au bec. 

Bien sûr, les jeunes paysans sont plus accueillants, aimant leur métier avec autant de passion que leurs aînés mais hésitant moins à en parler avec les touristes, les médias ou les cousins qui reviennent au pays. Ce qui n'a pas changé c'est que dès que vous mettez trois Basques autour d'une table ou d'un comptoir, ils ne tardent pas à chanter avec un sens de l'harmonie inné chez eux.

Rassurez-vous, je n'oublie pas que ceci est un blog de généalogie et en continuant ainsi, j'aurais trop peur de tomber moi aussi dans les clichés que j'ai si souvent reprochés aux autres ! Après cette rapide présentation "géo-sociologique", je reviendrai très vite aux fondamentaux. Pour vous faire patienter, je vous laisse avec cette carte de Cassini au 18e siècle à l'époque où le village comptait quelque 600 habitants contre 245 aujourd'hui.

A suivre ...
llustrations :
Photos 1 et 2 : Collection personnelle - Tout droit de reprodcution inrerdit
Carte de la Soule 
Carte de Cassini dite de Marie-Antoinette 

mercredi 18 mars 2020

Monographie d'une commune basque : Aussurucq (I)

Comme je l'ai précisé dans un des mes premiers billets, Aussurucq n'est pas le berceau de la famille Eppherre, c'est Barcus. Venant du village voisin de Sunharette, mon arrière-grand-père, Dominique Eppherre (1851-1928), est arrivé à Aussurucq pour y épouser en 1881 Élisabeth Irigoyen (1858-1942), la fille de l'instituteur du village. Mais comme rien n'est jamais simple en généalogie, dans un autre billet, j'expliquais comment les Irigoyen venus de Suhare étaient en fait des ... Eppherre ! J'ai eu maintes fois l'occasion de rappeler comment au Pays basque, le nom de la maison (domonyme) primait sur le nom patronymique. 
Dans le guide "Retrouver ses ancêtres basques" que j'ai coécrit avec Isabelle Louradour, un large chapitre est consacré au rôle central de la maison (etxe) dans la culture basque. Impossible de faire sérieusement de la généalogie basque si on n'a pas ça en tête ! Cette introduction un peu longue pour revenir à Aussurucq, ce petit village de la Soule dans les Pyrénées-Atlantiques (Basses-Pyrénées jusqu'en 1969), le berceau de ma famille.

La fondation du village remonterait au 12e siècle. Le nom d'Auçuruc apparaît dès 1189 d'après Jean-Baptiste Orpustan, auteur d'une toponymie basque régulièrement mise à jour. Le nom signifierait "lieu situé de l'autre côté des aulnes" de (h)alts "aulne" et urruti "situé de l'autre côté". Le nom du château de Ruthie (j'y reviendrai) qui trône au centre du village est aussi un dérivatif de "urruti".

Toujours d'après Orpustan, l'aulnaie devait se situer sur les bords du ruisseau de Guessalia (eau saumâtre), toutes les maisons du village se trouvant assez loin sur la rive gauche. Je renvoie mon lecteur à un #RDVAncestral qui évoquait Guessalia, un lieu-dit sur lequel un ancien moulin a désormais pour propriétaire mon cousin Dominique.

Si on remonte dans le temps, on trouve des traces de présence humaine en Soule dès le paléolithique moyen (entre 350 000 et 45 000 ans avant notre ère) et notamment des restes préhistoriques dans les grottes Xaxixiloaga à Aussurucq (sources : Histoire de la Soule sur Wikipedia).

L'histoire d'Aussurucq est intimement liée à celle du château de Ruthie. D'après Mérimée, le château est mentionné pour la première fois dans une charte de l'abbaye de Roncevaux en 1189 qui y fonda un hôpital pour les pèlerins se rendant à Saint-Jacques de Compostelle. Au milieu du 16e siècle, la plupart des maisons nobles du pays de Soule furent incendiées avant d'être relevées.

Le château tel qu'on le voit aujourd'hui se compose de deux corps de logis datant des 17e et 18e siècles. Inscrit à l'inventaire supplémentaire des Monuments historiques en avril 1925, il abrite aujourd'hui la mairie du village. Parmi les Seigneurs de Ruthie qui se sont succédé, le plus célèbre est sans doute Pierre-Arnaud ou Peyrot de Ruthie, l'un des cent gentilhommes de la chambre des rois sous Louis XII puis François 1er.

Une pastorale lui a été consacrée en 2002 "Urrüti Jauregiko Peirot", écrite et mise en scène par le musicien et chanteur basque Niko Etxart (natif d'Aussurucq !) et jouée par les Altzürükütar ou Aussuruquois, dont plusieurs de mes cousins.


Enfin, une autre personnalité est liée à la commune, Guillaume Eppherre, prêtre, écrivain et académicien basque, un cousin germain de mon père que j'ai eu la chance de connaître, et auquel j'ai déjà consacré un billet.

A suivre...
Illustrations :
Photos 1 et 2 : Delcampe.net
Photo 3 : Affiche de la pastorale d'Aussurucq (2002) Ikezaleak (entre autres).
Sources : Dans le corps de texte
En savoir plus sur le Château de Ruthie et ses seigneurs : lire l'article de Ikerzaleak.

vendredi 28 février 2020

100 mots pour une vie : Marie Eppherre-Irigoyen (1888-1918)

Marie voit le jour le 28 janvier 1888 à Aussurucq dans la maison Etxeberria. Elle est la quatrième enfant de Dominique Eppherre et Elisabeth Irigoyen*. Le 18 avril 1912, elle épouse Joseph Hoquigaray, un cultivateur d'Oyherq, de dix ans son aîné. Le couple aura bientôt deux fils, Raymond, en juillet 1913 et Michel en février 1917. Alors que la famille est déjà éprouvée par la mort en février 1916 à Verdun de Michel, son frère cadet, et que ses frères aînés Dominique et Jean-Baptiste ne sont pas encore rentrés de la guerre, Marie s'éteint en novembre 1918 de la grippe espagnole.    
 * Mes arrière-grands-parents

Avec un bilan final compris entre 50 et 100 millions de morts, l’épidémie de grippe espagnole survenue entre 1918 et 1920 coûta la vie à trois à six fois plus de personnes que la Première Guerre mondiale. (RetroNews). 

Voilà ce qu'on peut lire dans "Autour du clocher", le bulletin paroissial de Mauléon, en décembre 1918 : « Tel est le triste bilan des ravages exercés par la grippe dans la paroisse depuis un mois : 24 décès (Juana Asnarez Mendiara, 82 ans, André Méheillalt, 71 ans, Jean-Pierre Berdalle, 32 ans, Pierre Aguer, 66 ans, Grégoria Nadal, Henriette Carricart 21 ans, Marie-Louise Damalenaere, 48 ans, Marie-Anna Bessouat 63 ans…) dont quatre mères de famille (Tomasa Jasa épouse Martin, 28 ans, avec son fils, Marie Epherre Irigoyen épouse Hoquigaray, 30 ans, Catherine Peillen épouse Paillet, 34 ans, après Anne-Marie Paillet, Sylvie-Marie Collet épouse Braconnier et Marianne Harichoury épouse Borde, 32 ans) ; et aussi dix enfants de 6 mois à 7 ans : Albert Martin, 2 ans, Félicien Daviton, 7 ans, Marie Castejon, 6 ans, Pierre-Michel Fourcade, 6 ans, Jean Anso, 5 ans, Joseph Vincente, 6 mois, Jean-Pierre Hoguy, un an, Jean Langlois, 5 ans, Jules Cuyen, 2 ans et Marguerite Indurain, 3 ans)! Nous recommandons aux personnes atteintes la plus rigoureuse prudence hygiénique. » (Ikerzaleak).

Illustration : Active History, Canada

samedi 15 février 2020

Le laboureur et le châtelain

Il fait plutôt friquet ce matin du 3 mars 1769 tandis que je traverse le parc du château de Trois-Villes en Haute-Soule. Le Château d'Eliçabia, c'est son nom, est une belle maison noble qui domine le Saison. Il se murmure que ses plans auraient été conçus par le grand architecte Mansart lui-même, et qu'au siècle dernier, il retrouva un peu de son lustre grâce à Jean-Arnaud du Pereyre, Capitaine des Mousquetaires du Roy, qui le fit tranformer en un édifice "Grand Siècle".

Anobli en 1643 par la grâce d'Anne d'Autriche, le vaillant mousquetaire - il s'était distingué lors du siège de La Rochelle - devint comte de Trois-Villes (ou de Tréville). Après sa mort en 1672, et celle de son fils unique Joseph-Henry sans descendance, c'est à son neveu le Chevalier Armand-Jean, marquis de Monein et comte de Trois-Villes que revint le château. Hélas, je n'aurai pas la chance de le croiser.

En effet, si je suis là en catimini aujourd'hui, c'est pour emboîter le pas à mon ancêtre Dominique Eppherre qui s'apprête à signer un important contrat pour lequel il a fait le déplacement depuis Barcus. Messire Jean Pierre, abbé de Sarry, est "fondé de procuration" pour le comte comme l'annonce d'emblée M° Darhan, notaire à Tardets.

La transaction porte sur un bail à ferme pour neuf ans et neuf récoltes consécutives qui prendra effet au prochain jour des Rameaux et aura pour terme le même jour de 1778. Tandis que je propose mon cruchon aux participants (c'est tout ce que j'ai trouvé pour pouvoir observer la scène à loisir), j'essaie de comprendre les tenants de ce contrat mais ce n'est pas simple !

Il y est question de fruits décimaux que mon aïeul percevra mais aussi de quatre conques de milloq, de dix conques de froment et d'un agneau de choix qu'il devra "bailler" chaque année au titre de la dîme à l'église de Laguinge appartenant au Seigneur de Trois-Villes, en plus d'un loyer de 428 livres par an*. Ce contrat me semble bien léonin mais a l'air de satisfaire Dominique qui appose sa plus belle signature au bas du parchemin. Il est vrai que ce n'est pas rien pour un laboureur au 18e siècle de prendre à ferme les terres d'un seigneur !
En plus du curé et du notaire, les autres signataires sont Jean d'Espeldoy de Tardets, sergent royal, et Henry de Pourtau, négociant à Montory, témoins. L'oncle paternel de Dominique, Jean Saru, qui était concierge au château de Trois-Villes à cette époque n'est pas présent. J'aurais aimé demander à mon ancêtre si c'est par son intermédiaire qu'il avait eu ses entrées auprès du châtelain mais il est temps pour moi de me faire oublier...  

Qui sait, en repartant, peut-être vais-je croiser dans le beau jardin à la française le nommé Pierre Bouvié, originaire de Chateaubourg en Bretaigne (sic), jardinier exilé en cette terre souletine ? 
*environ 4826 euros

Illustration : Le château de Trois-Villes par le Dr Delanghe (Bilketa)
Sources : AD64 (état civil et minutes notariales) et sur le château de Trois-Villes : Baskulture
Bibliographie : "Ancêtres paysans" de Marie-Odile Mergnac (Ed. Archives & Culture)
Ce billet a été réalisé dans le cadre du RDV Ancestral, un projet d'écriture mêlant littérature et généalogie. La règle du jeu est la suivante: je me transporte dans une époque et je rencontre un aïeul. Pour retrouver mes précédents billets sur ce thème, suivre le libellé #RDVAncestral. 


mercredi 15 janvier 2020

Les mariés de l'an V

On ne dira jamais assez tout ce que le généalogiste doit aux indexations réalisées le plus souvent par des bénévoles d'associations. Ainsi, Mariages 33 (avec un lien sur Geneanet) m'a-t-il permis de retrouver un ancêtre que je n'aurais jamais débusqué sans cette aide. Le président de l'association girondine rencontré lors d'une précedente édition du Salon de la Généalogie m'avait bien fait une démonstration en tentant une recherche sur mon nom mais à l'époque, elle n'avait rien donné.

Et pour cause, je n'avais pas pensé aux orthographes fantaisistes de celui-ci et encore moins imaginé que les Archives de Bordeaux Métropole pouvaient couvrir une période de trois siècles commençant sous la Révolution, exactement de 1792 à 1916 ! Récemment, la mise en ligne des décès de 1970 à 2019 par l'Insee avec là encore un lien sur Geneanet, m'a amené à relancer une recherche sur mon patronyme.

Et là, ô surprise, je tombe sur un Simon Depherre marié à Bordeaux le 1er Ventôse de l'an V, soit le 19 février 1797 en plein Directoire ! Un vrai bonheur à lire cet acte, clair, détaillé, voilà qui me change des pattes de mouche des grimoires de la Soule à la même époque ! Ma première réaction va pourtant être un petit coup au cœur comme en éprouve souvent le généalogiste amateur.

Je m'explique. J'ai mis quatre ans à relier les Eppherre dont je descends aux Eppherre de Barcus, berceau de la maison du même nom et de la famille. L'une de ses branches remonte à un François Epherre dit Iriart (sosa 144) qui a fait souche à Alos, l'autre à un Simon Eppherre dit Recalt (sosa 32) qui lui, a "donné" les Eppherre de Sunharette puis d'Aussurucq. L'un est l'oncle paternel de l'autre, on parle donc de deux générations distinctes.

Que vient faire là-dedans mon Bordelais qui lui aussi se prénommait Simon ? Passé cette seconde d'appréhension sur la validité de mes hypothèses (étayées par des sources très sérieuses, je rassure mon lecteur !), son acte de mariage m'apporte toutes les réponses aux questions que je me posais à son sujet. Fils d'Arnaud Epherre dit Uthurralt, de Barcus et de Marguerite Uthurralt, de Restoue, c'est donc un neveu de François et un cousin germain de l'autre Simon.

En ce premier jour de Ventôse an V, Simon épouse à 34 ans, une dénommée Marie Burguburu d'un an son aînée, elle-même originaire de Tardets en Haute-Soule. Il "loue ses services" ce qui peut se traduire par homme à tout faire, journalier, tandis qu'elle est caffetière (sic) auprès de ses parents dans un café sis au 7 rue du 10-août à Bordeaux-Nord. 

En dehors de son acte de décès survenu le 5 décembre 1815 alors qu'il est cafetier au 16 rue Dauphine à Bordeaux (section 1) à l'âge de 53 ans, je n'ai trouvé ni actes de naissance d'enfants ni acte de décès de son épouse qui lui a survécu. A-t-elle encore déménagé ? Est-elle rentrée au pays ? Pour le moment, aucune piste...

Quant à l'arrivée de ce cadet basque (cinquième sur une fratrie de six) à Bordeaux, je pencherais pour une enrôlement comme soldat au sein du 4e Bataillon des Chasseurs basques, déjà évoqué, qui  joua un rôle de maintien de l'ordre dans la ville sous la Convention.

Une dernière chose, Simon était sans doute le filleul d'un de ses deux oncles paternels prénommés comme lui, dont un était Docteur en théologie et vicaire de Chéraute tandis que l'autre était curé d'Orthez, les deux réputés curés réfractaires, et dont on perd la trace en Espagne en 1792. Le premier réapparaitra néanmoins en 1803 au moment du rétablissement du culte, et deviendra le premier curé concordaire à Chéraute puis à Ordiarp. 

C'est un euphémisme que de dire que la Révolution française a bouleversé l'Histoire mais j'aime quand la petite histoire de mes ancêtres rencontre ainsi la grande...

Illustration : "L'accordée du village" de Jean-Baptiste Greuze (1761). Musée du Louvre.
SourcesAD64, Archives de Bordeaux-Métropole (acte de mariage), Mariages33Geneanet.
Sur les curés réfractaires : Gallica.bnf

samedi 21 décembre 2019

100 mots pour une (courte) vie : Jeanne-Noéline Eppherre (1896-1899)

Jeanne-Noéline doit sans doute son prénom à sa naissance un 25 décembre. Son père, Dominique Eppherre, 44 ans, agriculteur à Aussurucq, la déclare lui-même en mairie le jour de Noël 1896 à midi. La petite fille est née une heure plus tôt dans la maison d'Etcheberria. Dominique se fait accompagner par Dominique Irigoyen, 67 ans, instituteur en retraite, le père de son épouse Elisabeth.
Noéline est la neuvième d'une fratrie qui comptera onze enfants, mon grand-père Pierre (1901-1970) étant le dernier. Elle n'atteindra pas ses trois ans puisqu'elle décèdera à Pâques de l'année 1899, le 20 avril exactement.

J'ai écrit ce billet pour répondre à la question de Sophie Boudarel de la Gazette des Ancêtres : "Et vous, avez-vous des Noël.le dans votre arbre généalogique ?". A la génération suivante, dans une autre branche d'Eppherre, à Sauguis-Saint-Etienne, un autre village souletin. Jeanne-Noëlie Eppherre a eu plus de chance que sa cousine. Elle est née le 24 décembre 1927 au foyer de Jean Eppherre et Hélène Garicoix de Sauguis et est décédée à 85 ans le 8 novembre 2012 à Orthez, entourée de ses enfants et petits-enfants...

Sources : AD64, Gen&0,  Geneanet (colgnecminsee)
Illustration : Urandia (né en 1932 à Hendaye) "Nativité Eskualdun"
  
  
   

jeudi 12 décembre 2019

Mémoires d'Adrien

L'histoire suivante est une fois de plus à la croisée des chemins entre le sort des cadets, l'importance du nom de la maison et l'émigration massive des jeunes Basques au 19e siècle. L'un de mes précédents billets évoquait le destin d'André Eppherre, l'un des frères de mon arrière-grand-père Dominique Eppherre (1851-1928). Installé à Morón en Argentine, "Andrès" avait eu douze enfants avec sa femme Gabriela.

Leur cinquième enfant, une fille prénommée Maria, avait été portée sur sur les fonts baptismaux lors de son baptême en 1872 à Morón par un certain Adrian Eppherre que j'identifiais comme un frère cadet d'André mais dont je ne parvenais pas à retrouver la trace sur FamilySearch. Et voilà que récemment, je suis contactée sur Geneanet par une lectrice de mon blog qui s'avère être ... l'arrière-petite-fille d'Adrian !

Mariana va m'apporter l'explication que j'attendais, la raison pour laquelle je ne parvenais pas à retrouver Adrien devenu Adrian c'est tout simplement parce que ce dernier avait choisi de faire souche en Argentine sous le nom de Harismendy et non Eppherre ! Harismendy comme le nom de la maison qui l'avait vu naître le 28 mars 1848 à Sunharette.

A-t-il voulu couper les ponts avec son grand-frère Andrès ? Créer sa propre "dynastie" sous un autre nom ? Adrian Eppherre se marie le 9 août 1873 avec Marie-Anne Uthurry, elle-même Souletine et native de Sorholus, en la cathédrale Inmaculada Concepción de Moron, "fief" de son frère qui logiquement est son témoin. Puis, Adrian devenu Harismendy et Mariana partent s'installer à  300 kilomètres de là, à Tapalqué, où leur premier enfant Clementina naît quatre ans plus tard. Elle sera suivie de quatre frères et sœurs.

Au recensement national de 1895, Adrian Harismendy, 46 ans, est commerçant, domicilié en ville (Cuartel 1, poblacion urbana) de Tapalqué. La famille se compose de sa femme Mariana Ythurry (!) 42 ans et de leurs quatre enfants Clementina, 17 ans, Bernardo, 14 ans, Amelia, 12 ans et Luisa, 4 ans. Un petit Adrian fermera la marche un an plus tard en 1896.

Ma correspondante argentine et pas si lointaine cousine (nos arrière-grand-pères étaient frères), Mariana Larcamón, est la petite-fille d'Amelia Harismendy, tout comme l'était la jeune "disparue" des années noires de l'Argentine dont j'ai fait récemment le portrait. Grâce à elle, je reconstitue cette branche argentine totalement ignorée jusque là parce qu'un cadet Basque avait préféré le nom de sa maison à son patronyme originel ! 

Je dédie ce billet à Mariana Larcamón dont c'est l'anniversaire aujourd'hui ! Feliz cumpleaňos, Urte buru on, prima !     

Illustration : Ramiro Arrue y Valle
Sources : AD64, Gen&0, FamilySearch, Geneanet et mémoire familiale.