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mardi 21 juillet 2020

Les 7 frères Ipharraguerre d'Estérençuby (V)

Le benjamin de la fratrie Ipharraguerre naît trois ans et demi après Louis. Prénommé Bertrand Philippe*, il voit le jour le 26 mai 1889 dans la maison familiale d'Estérençuby. Ses parents ont alors 46 et 43 ans et près de dix-huit ans le séparent de son aîné Pierre. Sans surprise, il est berger comme son père et ses six frères lorsqu'il est appelé sous les drapeaux. Son degré d'instruction est faible : 1, ce qui veut dire qu'il sait à peine lire. 

D'abord ajourné pour faiblesse en 1910, il est finalement rappelé en 1911 et versé dans le 1er régiment de zouaves d'Alger où il arrive le 16 octobre. Après Pierre en Argentine, Bertrand, Jean, Pierre, Michel et Louis en Amérique, le voilà posant le pied sur le sol africain. Décidément, il était écrit que les frères Ipharraguerre verraient du pays ! 

Zouave de deuxième classe, Philippe va prendre part pendant deux ans à des opérations militaires dans le Maroc occidental. C'est ce qu'on appellera la "campagne de pacification" ou, plus simplement, la Campagne du Maroc. Sous le haut commandement du Général Liautey, celle-ci visait à combattre les résistances de tribus marocaines à l'établissement d'un protectorat français (lequel aboutira finalement avec le Traité de Fès du 30 mars 1912).  

Le 18 septembre 1913, Philippe est rendu à la vie civile avec un certificat de bonne conduite. Réserviste, il reprend ses activités pastorales dans les estives d'Iramendy. Ses frères, Michel et Pierre sont rentrés d'Amérique trois ans auparavant pour épouser des filles du pays. On imagine la famille Ipharraguerre réunie autour de l'âtre de la maison Ampo, le père, la mère, les fils et les brus lisant les lettres des Amerikoanoak auxquelles sont peut-être jointes un mandat...      

Mais bientôt, les trois frères vont être happés par le tourbillon de l'Histoire et Philippe, pas plus que ses aînés, ne va échapper à l'ordre de mobilisation générale. Cette fois, il rejoint le 57e Régiment d'Infanterie, d'abord à Bayonne où il arrive le 3 août 1914 puis à Libourne. Le 57e dont la devise est "le terrible que rien n'arrête" sera de tous les combats de la Grande Guerre : Bataille de la Marne en septembre 1914, Verdun en 1916, Craonnelle en 1917, tristement célèbre pour ses 800 heures de combat, Somme puis Aisne en 1918.
Aucun fait d'armes mentionné dans le livret militaire de Philippe, pas de Croix de Guerre venue le distinguer comme ses frères Michel et Pierre. Un simple troufion qui fera toute la guerre, du Grand départ du 3 août 1914 au 3 novembre 1918 où il meurt des suites de ses blessures dans l'ambulance 6/18 à Nouvion et Catillon dans l'Aisne. Tombé pour la France à 29 ans.

Ainsi s'achève sur une note un peu triste l'histoire de ces 7 frères Ipharraguerre, sept destins de jeunes Basques de ce petit village de montagne pyrénéen où la Nive prend sa source.

Mais ceux qui s'adonnent à la généalogie savent que la page n'est pas toujours définitivement tournée. Qui sait si un jour je ne recevrai pas comme cela m'est déjà arrivé, un signe d'Argentine, d'Arizona ou d'ailleurs, qui me permettra d'en écrire la suite ?


Fin
* Pour simplifier, nous l'appellerons Philippe

Sources : AD64 (Etat civil et registres militaires) 
Campagne du Maroc : Wikipedia
Parcours du 57e RI : Chtimiste
MPLF : Mémorial GenWeb
Bibliographie : Les Poilus du Sud-Ouest "Le 18e Corps dans la Grande Guerre de Vincent Bertrand (Ed. Sud Ouest).
Illustrations : Cliquer dans la photo pour les deux premières, Delcampe.net pour la dernière.  

jeudi 16 juillet 2020

Les 7 frères Ipharraguerre d'Estérençuby (III)

Farmer day in Aberdeen, Idaho, 1916
Des sept frères Ipharraguerre dont quatre auront tenté leur chance outre-atlantique, disons-le tout de suite, seul Louis parviendra à s'y ancrer. Et comme souvent, lorsque l'on fait des recherches aux Etats-Unis c'est à son sujet que j'ai glané le plus d'informations. Les Américains, peuple relativement jeune et issu pour la plupart d'autres continents, sont souvent friands de connaître leurs origines et les sources ne manquent pas.

Pour retracer la vie de Louis, je suis néanmoins partie comme pour ses frères de son acte de naissance et de son registre matricule. Avant-dernier de la fratrie, Louis naît le 9 octobre 1885 dans la maison familiale "Ampo" d'Estérençuby. Ignorance ou distraction de sa part, selon les différentes archives américaines, il serait né un an plus tard... ou plus tôt.  

Côté affaires militaires, il est de la classe 1905, est déclaré insoumis en 1907 mais se présente de lui-même en 1910 au Consulat de France à San Francisco. Néanmoins, il ne prendra pas part à la Première guerre mondiale car en décembre 1914, la Commission de réforme de Bayonne l'en dispense pour raison de "faiblesse de ligaments du genou gauche".

Mais revenons à son arrivée aux Etats-Unis. Louis pose le pied sur le sol américain le 7 mars 1904, à New York en provenance du Havre où il a embarqué sur "La Lorraine" - le plus grand transatlantique de l'époque - en 3e classe. Il semble avoir voyagé seul mais donne comme contact aux services de l'immigration le nom de son frère Bertrand à Reno, Nevada. Sa fiche matricule y précise même l'adresse, le "Commercial Hotel" à Reno.   
La future demande de naturalisation de Louis nous apprend qu'il a d'abord travaillé pour son frère Bertrand justement, pendant un an environ, puis les quatre années suivantes à Ely, Nevada, d'abord pour un certain Mr Magill puis chez un autre éleveur, un "Français" dont il ne précise pas le nom. 

Rappelons que c'est en juin 1906 que décède son frère Bertrand à Reno pour des raisons que j'ignore. Quand ses frères Pierre et Michel rentrent au pays fin 1910, on retrouve Louis à Aberdeen, dans l'état voisin de l'Idaho, mais tout de même à une distance de 460 miles (740 km) au nord-est d'Ely.

A Aberdeen, une ville qui comptait 471 habitants en 1920 (environ 2000 aujourd'hui), Louis déclare avoir travaillé d'abord chez deux éleveurs avant de se mettre à son compte vers 1919. C'est cette année-là que notre célibataire de presque 34 ans va convoler en justes noces avec une jeune veuve de 24 ans, Grace Stoddard. 

Née le 8 juillet 1895 à Antelope, Idaho, Grace a d'abord épousé le 15 novembre 1911 à Moore, Idaho, un dénommé Frank Gilbert McGee de Paris, Missouri. Le couple s'est ensuite installé à Arco, Binham County, Idaho, où ils ont eu deux enfants, Marie, née en 1912 et Wendell, né en 1916. Mais fin 1918, Frank meurt de la grippe espagnole. 

Il m'a d'abord été difficile d'identifier Grace car elle apparaissait sous son nom de veuve McGee, y compris dans son acte de mariage avec Louis, célébré le 30 août 1919 au County Court House de Blackfoot, Idaho. Une fois que j'ai trouvé son nom de jeune fille, Grace Stoddard, tout a été plus simple : j'écrivais en préambule que les Américains sont généreux en témoignages familiaux. La preuve avec cette étonnante archive dénichée sur FamilySearch "The Life and Times of the Stoddard Family : Twelve generations"  

 A suivre...
Sources : Gen&O, AD64 (Etat civil et registres miltaires), FamilySearch, Geneanet, Ancestry, MyHeritage, FindAGrave
Illustrations : Cliquer dans la photo 

Billets précédents : https://bit.ly/2ZTZk46 et https://bit.ly/3eiYZgJ

samedi 11 juillet 2020

Les 7 frères Ipharraguerre d'Estérençuby (II)

Ces élèves de l'école d'Eagleville dans le Comté de Modoc du Nord-Est de la Californie qui posent devant l'objectif d'un photographe en 1902, ont-ils croisé les frères Ipharraguerre sans avoir la moindre idée d'où se trouvaient la France et encore moins la vallée reculée du Pays basque dont ils étaient issus ? Pierre et Michel ont-ils cru voir des ressemblances entre ces jeunes américains et leurs petits frères restés au pays ? Les sommets de la Sierra Nevada que l'on distingue à l'arrière-plan de ce cliché leur ont-ils rappelé le Pic familier de Béhorléguy ? Qui sait. 

- Michel Ipharraguerre est le quatrième de la fratrie mais c'est le premier à naître à Estérençuby dans la maison Ampo qui sera désormais le foyer de cette grande famille constituée uniquement de garçons. Né le 12 avril 1879, il a deux ans de moins que Pierre et cinq ans de moins que Bertrand. D'abord dispensé de service national pour cause de frère sous les drapeaux, il incorpore en mai 1900 le 9e régiment d'infanterie de Bayonne. 

Dès qu'il est dégagé de ses obligations militaires, il file en Amérique. Exactement comme Bertrand et Pierre, l'Armée note qu'il est en octobre 1903 à Reno (Nevada) puis en janvier 1907 à Eagleville (Californie). Il est fort probable que Pierre et Michel aient été présents au moment de la mort de leur aîné Bertrand. Cela les a peut-être poussés à tenter leur chance plus loin...

Mais comme Pierre avant lui, Michel rentre au pays trois ans plus tard pour se marier une semaine avant son frère, le 13 novembre 1910, avec une fille d'Estérençuby, Jeanne Suhit de la maison Arotçaenia. Et comme ses frères et tous les jeunes gens de sa génération, il est rattrapé par l'ordre de mobilisation générale du 2 août 1914.

De même que son aîné et bientôt son cadet, il se verra décerner la Croix de Guerre. Une citation résume son héroïsme : "Brave soldat (qui) a fait preuve de dévouement et d'un grand mépris du danger au cours des corvées très pénibles de ravitaillement en ligne pendant la période du 19 au 26 avril 1917".  Michel est renvoyé dans ses foyers le 7 février 1919. Il retrouve à Estérençuby sa femme et ses trois enfants, juste à temps pour fêter son quarantième anniversaire.

- Trois ans presque jour pour jour après Michel, la famille accueille un autre Pierre. Né le 2 avril 1882, l'appelait-on Pette ou Peio pour le différencier de ses frères ? Ni l'état civil ni son livret militaire ne nous renseignent là-dessus. En revanche, ce qui le distingue de ses aînés, c'est qu'il ne sera pas berger en Argentine ou en Californie puisqu'on le retrouve facteur à Paris en janvier 1909 puis à Bayonne en juin 1910.

Réserviste dans les PTT, il rejoint le front en mai 1916 en étant affecté au 2e Régiment du Génie de Montpellier. Le 15 août 1918, il reçoit un éclat d'obus à la cuisse. Comme celle de Michel, sa fiche matricule comporte une citation : "Sapeur courageux et dévoué, blessé au cours de la période difficile du 4 au 15 août 1918". Après Pierre et Michel, il reçoit la Croix de Guerre.

La Grande Guerre lui laissera des séquelles. Revenu à Bayonne début 1919, il souffre d'hydarthrose du genou et de troubles digestifs, ce qui lui donne droit à une pension de 20% en 1920 puis de 75% (!)  pour entérite chronique en 1925, année où il décède le 17 juin à Bayonne à l'âge de 43 ans. J'ignore s'il a eu le temps de fonder une famille...

A suivre...

Sources : Gen&O, AD64 (Etat civil et registres militaires)
Illustration : Cliquer dan la photo 

Billet précédent : https://bit.ly/2ZTZk46


mercredi 8 juillet 2020

Les 7 frères Ipharraguerre d'Estérençuby (I)

Le berceau de "mes" Biscaichipy se situe à Saint-Michel en Basse-Navarre. La branche dont descend mon arrière-arrière-grand-mère Dominica s'est établie à Saint-Jean-le-Vieux même si celle-ci est née en Argentine comme j'ai déjà eu l'occasion de le raconter ici. D'autres branches ont fait souche aux Aldudes, à Béhorléguy ou Estérençuby ce qui, pour ceux qui connaissent le coin, ne représente jamais qu'un territoire grand comme un mouchoir de poche.

Et chaque génération, quelle que soit la branche, a fourni son lot d'immigrés, ses Amerikanoak partis en nombre offrir leurs bras aux fermiers ou éleveurs d'Uruguay, d'Argentine, du Nevada ou du Wyoming. La famille Ipharraguerre d'Estérençuby n'a pas fait exception à la règle. Née d'une cadette Biscaichipy prénommée Marie et d'un aîné, Pierre Ipharraguerre, pasteur de son état, mariés en 1870, cette fratrie était composée de huit fils ! Oui, que des garçons, aucune fille, et dont un seul, le "numéro trois" ne parvint pas à l'âge adulte.

Comme souvent en cette fin du 19e siècle et début du 20e, ce sont les registres matricules (numérisés de 1878 à 1921 par les AD64) qui m'ont permis de retracer en grande partie la vie de ces sept frères aux destins très divers. Bergers comme leur père, certains se sont soustraits à leurs obligations militaires pour tenter leur chance en Argentine ou dans l'Ouest américain où ils avaient été précédés par des oncles et tantes maternels ou paternels. Certains en sont revenus, d'autres pas, suivons-les.

De l'aîné, Pierre, né le 3 août 1871 dans la maison Uhaldia de son grand-père maternel Jean, maire d'Estérençuby, je ne sais rien ou presque si ce n'est qu'il est le premier insoumis de la fratrie. Il est d'abord dispensé de service militaire en tant qu'aîné de sept enfants puis il manque la revue de novembre 1892. L'Armée note alors qu'il est domicilié à Buenos-Ayres (sic). Au recensement argentin de 1895, son oncle Pierre Biscaichipy est commerçant dans cette ville. L'a-t-il rejoint ou a-t-il continué vers l'Uruguay où un cousin germain du même âge, Bertrand Ipharraguerre, semble s'être installé ? 

Son cadet, Bertrand, né dans la même maison le 29 mars 1873, fait le même choix que son frère. Insoumis, il choisit l'Amérique. Le 20 décembre 1893, c'est un Bertrand d'à peine 20 ans, qu'on retrouve sur la liste des passagers à l'arrivée à New York du Chateau-Lafite en provenance de Bordeaux. La traversée sur ce steamer de l’éphémère Compagnie bordelaise de navigation à vapeur dure alors douze jours. 
En 1904, Bertrand donne aux autorités militaires une adresse à San Francisco, puis de là part sans doute se placer comme berger dans le Nevada où son décès est signalé le 7 juin 1906 à Reno, à l'âge de 33 ans.

Un autre Pierre, né le 24 juin 1877 dans la Borde de Chahotéguy suit les traces de Bertrand. Après avoir fait son service militaire pendant deux ans, on le retrouve en octobre 1903 à Reno (Nevada) puis en janvier 1908, à Eagleville (Modoc County, Californie). Mais deux ans plus tard, il est de retour à Estérençuby où il se marie le 20 novembre 1910 avec Gratianne Goyhenetche de treize ans sa cadette. Quand l'ordre de mobilisation intervient, il rejoint son régiment, le 142e RIT. Selon la formule consacrée, Pierre fera la Campagne contre l'Allemagne du 4 août 1914 au 23 janvier 1919 et obtiendra la Croix de Guerre avec étoile d'argent. Quand il est enfin libéré de ses obligations militaires, il est père d'un enfant.    

[A suivre...]

Illustrations : Ramiro Arrue y Valle (1900)

Etymologie : Daprès Geneanet, Ipharraguerre voudrait dire en basque : exposé (agueri) au Nord (Ipharra).
Sources : Gen&O, AD64 (Etat civil et registres miltaires). FamilySearch, Ancestry.  

samedi 16 décembre 2017

Le retour du Poilu

Nous sommes à l'été de mes 20 ans et je passe quelques jours de vacances avec ma cousine Jeanne chez ses parents à Aussurucq. Ce village des Arbailles, dans la province basque de la Soule, compte moins de trois-cents âmes, essentiellement des agriculteurs comme Jean-Pierre et Marie, les parents de Jeanne. Ce sont eux qui occupent désormais la maison familiale d'Etcheberria.

C'est l'heure méridienne. Allongée pour la sieste dans mon petit lit en bois surmonté d'un énorme crucifix, je laisse mes pensées vagabonder. Où sont passées ma cousine et son amie anglaise Tricia ? Jean-Pierre est-il reparti aux champs faner ?  Non, il fait trop chaud. Irons-nous demain au cayolar voir Battitta ? La maison est silencieuse, seule Marie s'active en bas. En bonne etcheko andere, elle doit déjà s'atteler au dîner de ce soir.

Soudain, une cavalcade dans l'escalier. Et des cris d'enfants. Bizarre, il n'y a plus - ou pas encore - d'enfants dans cette maison depuis des années.
- "Osaba Battitta est de retour ! Il est de retour !" hurle un gamin d'une dizaine d'années. Une jeune femme portant dans ses bras un bébé de quelques mois, attirée comme moi par tout ce raffut, sort d'une chambre voisine à la mienne.

Nous nous penchons en même temps par-dessus la rambarde pour apercevoir sur le pas de la porte un soldat trapu encore vêtu de sa vareuse malgré la chaleur*, de taille moyenne, visiblement harassé. Il me semble le reconnaître. C'est Jean-Baptiste, un frère aîné de mon grand-père Pierre, le seul en dehors de lui que j'aie connu dans cette fratrie de onze enfants.

Mais voilà qu'attirée par cette animation inattendue, sort à son tour une petite femme aux cheveux grisonnants qui se jette dans les bras du soldat et le serre, le serre à lui faire perdre haleine contre son cœur de mère. Elisabeth, mon arrière-grand-mère, murmure à l'oreille de ce grand fils qui lui est revenu un chapelet de mots doux en basque. Je ne comprends pas ce qu'ils se disent mais l'émotion me submerge.

Tous sont à présent assis autour de la grande table de la salle à manger et entourent le héros. Je me cale dans l'encoignure de la porte, et j'écoute. Je comprends qu'il est question de Michel, le petit frère disparu à Verdun. A la question de son ama, Battitta confirme, oui, il est au courant... Mieux, il se battait lui-même pas très loin au même moment...

"On pense que Michel est tombé le 21 février 1916 au Bois des Caures. Dès 6h30 ce matin-là, les Boches ont déclenché un déluge de feu d'une violence inouïe. Une pluie d'obus s'est abattue sur les positions des première et deuxième lignes tenues par les 1200 vaillants chasseurs du Colonel Driant, mais aussi sur les routes, les carrefours et les cantonnements environnants.

J'ignore où se trouvait Michel mais nous qui étions à l'arrière, nous avons senti la terre trembler ! Plus tard, on nous a dit que pendant ces deux jours meurtriers des 21 et 22 février, plus de 70 000 obus s'étaient abattus sur cette bande de terre d'à peine 1,3 km sur 800 mètres ! Le Colonel Briand et 90% de ses hommes y auraient perdu la vie même si leur résistance a contribué à repousser l'avance allemande sur Verdun... Dia, Michel n'avait aucune chance d'en réchapper."

La voix du soldat s'éteint, la mère et sa belle-fille écrasent une larme, les enfants semblent pétrifiés. Le cœur gros, je retourne doucement dans ma chambre...

* Jean-Baptiste Eppherre (1889-1973) était, pendant la guerre de 14-18 2e canonnier-conducteur au sein du 24° régiment d'artillerie. D'après sa fiche matricule, il est renvoyé dans ses foyers, chez ses parents à Aussurucq, en juillet 1919. Il avait alors 30 ans. Plus tard, il fera une carrière dans les PTT. 

Ce billet a été réalisé dans le cadre du RDV Ancestral, un projet d'écriture mêlant littérature et généalogie. La règle du jeu est la suivante: je me transporte dans une époque et je rencontre un aïeul. Pour retrouver mes précédents billets sur ce thème, suivre le libellé #RDVAncestral.

Lexique :
Cayolar : Cabane du berger utilisée pendant l'estive
Etcheko andere : Maîtresse de maison
Osaba Battitta : Oncle Jean-Baptiste 
Ama : Mère, maman
Dia : Exclamation qui ponctue souvent les débuts de phrase en basque

Illustration : Chtimiste.com "Quatre poilus du 60° RI", celui auquel appartenait Michel Eppherre (1895-1916)
Sources : Mémoire des Hommes, Livrets militaires des Pyrénées-Atlantiques, AD64, Chtimiste.com, Wikipedia, Geneanet : Nos ancêtres dans la Grande Guerre

Pour en savoir plus sur la Bataille du Bois des Caures : Chemins de Mémoire 


mardi 28 novembre 2017

Deux frères dans la Grande Guerre

Récemment, j'ai rejoint l'équipe de bénévoles qui se relaient pour annoter les fiches des soldats "Morts pour la France" au cours de la Première Guerre mondiale. Je me suis décidée quand j'ai constaté que le département des Pyrénées Atlantiques (ex Basses Pyrénées), berceau de ma famille paternelle, était à la traîne de ce vaste chantier d'indexation.

A partir du 11 novembre, soit un an avant la date butoir du Centenaire de l'Armistice, j'ai donc repris les Livres d'or des communes du département en commençant par la Soule, et entrepris de compléter à mon tour les fiches individuelles contenues dans la base Mémoire des Hommes.

La première chose qui m'a frappée c'est le nombre de frères tombés au champ d'honneur. Sur les Monuments aux Morts, les mêmes noms reviennent souvent deux fois. On parle là de villages qui au moment de la guerre ne comptaient guère plus de 200 habitants et en moyenne, ont perdu une douzaine d'hommes sur une période de moins de cinq ans. 

Mon cœur se serre en pensant à ces pauvres parents à qui l'on annonçait par deux fois la perte d'un enfant. Pour leur rendre hommage, je citerai les noms des frères Inchauspé à Camou-Cihigue, Etchetto à Menditte, Mendicouague à Sauguis-Saint-Etienne, Nicigar et Palacios à Tardets, Sagaspé à Trois-Villes, et je pourrais continuer longtemps la litanie ...

Parce qu'ils descendent d'un de mes lointains aïeux, Grégoire Appeceix, j'ai choisi d'évoquer le destin de deux frères originaires d'Ossas-Suhare, Jean-Baptiste et Arnaud Oxoaix. Le premier naît le 5 juillet 1881 dans la maison maternelle Elissagaray. Plus tard, on le retrouve à Saint-Pierre-et-Miquelon, souvent surnommée la "Huitième province basque" tant elle attira de jeunes du pays tentés par l'aventure de la pêche à la morue.

Soldat de la classe 1901, sa conscription est d'abord ajournée en 1902 puis en 1903, il est exempté pour cause de faiblesse de poitrine (est-ce congénital ou suite à la dure vie à bord des chalutiers ?). Quand la guerre éclate, Jean-Baptiste a 33 ans et il est affecté à la 10e section d'Infirmiers militaires de Rennes. C'est donc comme soignant qu'il participera à l'effort de guerre. Hélas, le 16 octobre 1918, il décède de la grippe à l'Hôpital auxiliaire 991 de Saint-Servan (Saint-Malo, Ille-et-Vilaine). 

Son petit frère Arnaud voit le jour le 1er août 1884 à Ossas-Suhare, toujours dans la maison familiale. A 20 ans, il s'engage à Bayonne pour une période de trois ans et rejoint le 49e Régiment d'Infanterie. En juin 1905, il passe caporal puis sergent en octobre 1906. Rendu à la vie civile en juillet 1907, il poursuit des études d'architecte et travaille pour un cabinet d'Orthez (Basses-Pyrénées).

Au moment de la mobilisation générale, il est versé au 218e régiment d'infanterie, régiment de réserve où il a le grade d'adjudant, et prend part à la fameuse bataille du Chemin des Dames. Sa guerre sera de courte durée, commencée le 5 août 1914, elle s'achève le 24 septembre à Beaurieux (Aisne) où Arnaud meurt des suites de ses blessures. Il venait d'avoir 30 ans.

Illustration : Carte postale Delcampe, la 12e section d'infirmiers militaires
Sources : Mémoire des Hommes, Registres militaires du 64, AD 64, Généalogie64, Chtimiste.com

En savoir plus sur les Basques à Saint-Pierre-et-Miquelon : ici et sur la vie des Infirmiers militaires : là.

jeudi 4 mai 2017

Les passagers de l'entrepont (III)

Cette fois, ça y est, ils sont partis. La traversée durera vingt-deux jours, aussi faut-il s'occuper. Avec les copains, on joue au mus*, on parle du pays, de la famille, pas trop pour ne pas avoir le coeur gros, et de la conscription à laquelle on vient d'échapper. On reluque aussi les filles. Tous n'ont d'yeux que pour la jolie Faustina Barace, 17 ans, qui vient d'Isaba en Navarre espagnole. Mais attention, sa mère, Josefa, veille...

Le meilleur copain de Pierre pendant cette traversée s'appelle Beñat Orgambide, ou Dorgambide, va-t-on savoir avec ces employés d'état civil ! Il est né le 23 février 1871 à La Bastide-Clairence, en Basse-Navarre. Laboureur comme son père Arnaud, il est l'aîné d'une famille de sept enfants. C'est le plus gros de la bande, Pierre le taquine un peu et se moque aussi de son basque bas-navarrais différent de celui qui se parle en Soule. 

Les Souletins, ce sont Jean Behety, né le 8 février 1871 à Barcus dans la maison d'Etienne Behety et de Marianne Eyheralt mais placé comme domestique à Gotein-Libarrenx, Jean Harchinchu, 16 ans et Jean-Pierre Halcepo, 17 ans, tous deux de Sainte-Engrâce, et Dominique Bente de Trois-Villes bien que né à Tardets le 6 mars 1872. Lui aussi est l'aîné de sept enfants, au foyer de Basile Bente et Gracieuse Aguer.

Il y a aussi les Basco-béarnais comme Jean Chanquet d'Esquiule, né le 19 mai 1869, fils de Pierre Chanquet et de Marie Muscagorry. Il a le coeur gros de partir mais c'est un cadet et comme le veut la tradition, c'est à son aîné de trois ans, Joseph, que reviendra la ferme. Pierre et ses copains se sont aussi liés d'amitié avec un Navarrais de 18 ans, Jose Maria Etchenique, originaire d'Etchalar. Un autre petit gars qui les intéresse c'est Bernard Lamardonne, 17 ans, de Lourdes et dont le principal intérêt est qu'il voyage avec sa grande soeur de 22 ans, Claire. 

Trois jeunes filles du pays ont embarqué seules. D'Anne Heguiaphal, 25 ans, on ne sait pas grand chose mais on suppose qu'elle voyage avec Marie Mirande, 22 ans et Magdeleine Ressegue, 21 ans, toutes trois de Barcus. Marie porte le prénom et le nom de sa mère, elle est née le 21 novembre 1866 à Barcus mais l'homme qui l'a déclarée ne lui a pas donné son nom. Quant à Magdeleine, née le 19 janvier 1867 à Barcus chez Bertrand Ressegue et Marie Hoursourigaray, elle part retrouver son frère Dominique, embarqué sur ce même bateau le 5 novembre 1886. 

Bientôt deux ans. Magdeleine espère qu'il sera là à l'arrivée à Buenos Aires... 
[A suivre...]
* Jeu de cartes très populaire au Pays Basque

Sources : AD64, Registres militaires 64, Fonds Vigné, Association Ikerzaleak

mercredi 3 mai 2017

Les passagers de l'entrepont (lI)

Le port de Bordeaux - Sources : Visas en Bordelais
Sorti en mars 1878 du Chantier Naval de La Ciotat alors propriété des Messageries Maritimes, le Congo effectue sa première traversée le 20 novembre de la même année. Il dessert pour la compagnie les liaisons vers l'Amérique du Sud. En août 1888, deux mois seulement avant le départ de nos héros, il ramène chez lui l'empereur Dom Pedro du Brésil et toute sa suite qui occupent toutes les cabines de la première classe.

Ce ne sera évidemment pas le cas de Pierre Eppherre et de ses camarades qui, comme la plupart des émigrants (jusqu'à 1200 sur le Congo !) voyageront dans l'entrepont. Voilà ce qu'en dira un témoin en 1908 :"La dernière classe, si on peut appeler ça une classe était l'entrepont. comme dortoir, une partie de la cale avant, avec des lits à paillasse mais sans draps ; comme réfectoire et promenoir, la pointe avant du bateau ; c'était là qu'était apportée la nourriture dans un matériel de campement ; la vaisselle se composait d'assiettes en métal et couverts en fer battu étamé que les passagers nettoyaient eux-mêmes ; c'était la classe des émigrants.

On y trouvait des Basques, sachant à peine le français, de la région de Bayonne et d'Oloron, avec leur blouse courte et leur petit béret bleu [...] ; pour passer le temps, ils exécutaient selon leur fantaisie, des danses de leur pays, on les voyait tourner sur eux-mêmes tout en claquant des pouces, accompagnés d'une guitare, tandis que les femmes chantaient d'un air nasillard un refrain langoureux ; dès que les Basques avaient fini, c'était au tour d'Espagnols et de Portugais."

En attendant, on imagine nos jeunes basques les yeux écarquillés devant le spectacle incessant des quais de Bordeaux et l'énorme paquebot à vapeur qui va bientôt les avaler, jurant à coup de Ala Jainkoa* !  lâchés maintenant que Ama** n'est plus là pour leur taper sur les doigts. C'est qu'il est imposant le Congo avec ses quelque 125 mètres de long et ses 12 mètres de large, ses trois mâts et son immense cheminée !

Avec Pierre, ils sont une dizaine de garçons du même âge à plaisanter pour se donner du courage. Le plus jeune a 14 ans. Il se nomme Jean Eliçabe, il est né le 10 avril 1874 à Lacarry en Haute-Soule au foyer d'Arnaud Eliçabe et Brigitte Bassaber. Le plus âgé c'est Jean-Pierre Garat, il est noté âgé de 17 ans sur les registres de Jean Vigné. En fait, il en a presque 20 puisqu'il est né le 11 novembre 1868 à Esquiule. Il vit chez ses parents Jean Garat et Marguerite Balent à Orin, un petit village à la limite du Béarn.    

[A suivre]
*juron basque **Maman

Sources : AD 64, Registres militaires 64, Encyclopédie des Messageries Maritimes, Visa en Bordelais, Wikipedia

vendredi 13 novembre 2015

Vie et mort de trois poilus nés dans le même village (II)

Le frère aîné de Michel Eppherre, Dominique (1884-1944) avait épousé à Aussurucq le 24 novembre 1909 Jeanne Etchart (1886-1960) de la Maison Larraquia. Ensemble, ils auront onze enfants mais au moment de la mobilisation, ils en ont déjà trois, dont le futur chanoine Guillaume Eppherre (1911-1974) et Mayanna (1913-2014), une centenaire en devenir que j'évoquerai peut-être un jour...  

Jeanne aussi a perdu un petit frère au cours de la Grande Guerre dont le nom figure sur la plaque commémorative de l'église, Né le 20 janvier 1894, Arnaud Etchart est le fils de Guillaume Etchart et d'Engrâce Hidondo du même village d'Aussurucq. Son livret militaire nous apprend qu'il est d'abord réformé le 2 juillet 1914 pour "faiblesse". Mais la guerre éclate et il est finalement incorporé en même temps que Michel Eppherre, frère de son beau-frère donc, le 16 septembre suivant.

Il passe par le 170e régiment d'infanterie en tant que soldat de 2e classe, devient 1ère classe le 27 septembre 1915 et rejoint le 21 janvier 1916 le 42e RI* dit "L'as de carreau". Toujours d'après le site Chtimiste, les casernements de ce régiment sont alors regroupés à Belfort et à Giromagny (Territoire de Belfort). En août 1916, Arnaud Etchart prend part avec ses camarades à la bataille de la Somme. Il décède des suites de ses blessures le 24 août 1916 à 17 heures au Bois de Hem. Il avait 22 ans. 

Le troisième disparu que j'évoquerai est le cousin germain du précédent. Arnaud Hidondo est en effet le fils de Pierre, frère d'Engrâce, la mère de Jeanne et Arnaud Etchart. Il naît le 17 août 1882, dans la maison Althabegoïty, celle de sa mère, Marie Inchauspé. Lui aussi est d'abord dispensé car soutien de famille en tant que fils de veuve et aîné de sept enfants. En 1906, il est réserviste.

Au moment de la déclaration de la guerre, il a 28 ans. Affecté au 58e régiment d'artillerie de Bordeaux, son régiment de rattachement, il servira pendant la "campagne contre l'Allemagne" du 13 août 1914 au 13 juin 1918, date à laquelle, il meurt dans l'ambulance qui le transporte, des suites des ses blessures de guerre. Le lieu de son décès n'est pas mentionné.

Arnaud est le dernier nom de la plaque des morts de 14-18 d'Aussurucq, il allait avoir 36 ans.

* En avril 1917, le 42e RI perdra plus d'un millier d'hommes en une seule semaine au Chemin des Dames.

jeudi 12 novembre 2015

Vie et mort de trois poilus nés dans le même village (I)

Il n'aura échappé à personne que nous étions hier le 11 novembre. Sur le site Mémoire des Hommes, un gros travail d'indexation collaboratif a été entrepris pour annoter les 1,4 millions de fiches que compte actuellement la base des Morts pour la France de la Première Guerre Mondiale. J'ai voulu apporter ma petite pierre à l'édifice en me penchant sur les morts du village souletin d'Aussurucq, au Pays basque.

Je me suis souvenue d'une photo que j'avais prise sous le porche de l'église. Douze noms figurent sur une plaque en marbre. Dans la précipitation ou sous le coup de l'émotion, le graveur s'est trompé dans les dates, il a indiqué 1914-1916 alors que trois poilus du village sont bien tombés en 1917 et un en 1918. Comme quoi, l'expression "gravé dans le marbre" est parfois sujette à caution... 

Après m'être penchée sur le destin de chacun de ces disparus en consultant leurs livrets militaires, j'ai choisi de vous parler de trois d’entre eux. Commençons par celui qui m'est le plus proche puisqu'il s'agit du frère de mon grand-père paternel. Michel Eppherre naît le 14 février 1895 dans la Maison Etcheberria, d'Elisabeth Irigoyen (1858-1942) et de Dominique Eppherre (1851-1928). 

Il est le huitième d'une fratrie de onze enfants dont mon grand-père Pierre né le 30 septembre 1901 est le dernier. Entre eux, un frère et une sœur sont morts en bas âge, ce qui me laisse penser que ce Michel de 6 ans 1/2 son aîné a dû beaucoup compter pour le petit Pierre. A la suite de la mobilisation générale d'août, Michel est incorporé le 16 septembre 1914 comme soldat de 2e classe. Il n'a pas 20 ans. 

Le 5 octobre 1915, il rejoint le 60e Régiment d'infanterie dit "l'as de cœur" regroupé à Besançon. [Sources : Chtimiste.com]. De février à mars 1916, le 60e RI livre la terrible bataille de Verdun. C'est là que le 22 février, Michel disparaît au lieu-dit le Bois des Caures. Il faudra attendre le 4 mai 1921 pour que son décès soit acté et reporté sur le registre d'état civil d'Aussurucq. 

Dans leur sécheresse ces dates encadrent le triste destin de ce jeune homme de 21 ans, à la silhouette trapue comme souvent chez les Basques : 1,64 m, des yeux gris (ceux de mon grand-père étaient bleus) et des cheveux noirs. Un jeune agriculteur qui ne connaîtra jamais la joie d'être père et laissera dans la peine ses parents, ses trois sœurs et trois frères aînés, et bien sûr un petit frère inconsolable ...

[A suivre]