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vendredi 5 mai 2017

Les passagers de l'entrepont (IV)

Débarquement à Buenos Aires - Non daté
Autant le dire tout de suite, nous ne saurons pas si Dominique Ressegue de Barcus était sur les quais de Buenos Aires pour accueillir sa soeur Magdeleine. C'est ainsi, la généalogie débouche souvent sur des impasses. Le plaisir est dans la quête, la frustration aussi, souvent. Aucune trace des Ressegue, de Marie Mirande, d'Anne Heguiaphal, de Jean Behety, de Jean Harchinchu ou des Navarrais.

Même mon lointain parent, Pierre Eppherre d'Alçay, qui portait les mêmes nom et prénom que mon grand-père, je ne l'ai pas retrouvé dans le recensement de 1895 en Argentine, ni en Uruguay voisin. D'après son livret militaire, il est déclaré "insoumis" le 6 juin 1893. Au regard de son adresse une indication plutôt vague : Amérique. On retrouve bien un Pedro Eppherre déjà évoqué et au fond, peut-être me suis-je trompée depuis le début ? Je ne désespère pas d'obtenir des réponses un jour...

Un dont on sait en revanche ce qu'il est devenu, c'est le benjamin du groupe. Vous rappelez-vous de Jean Eliçabe de Charritte, 14 ans au moment de la traversée ? Triste destinée que la sienne, son livret militaire nous apprend qu'il a contracté la fièvre jaune au Brésil. Il décède à l'hôpital de Sao Sebastiao (province de Rio de Janeiro) le 11 mai 1896, à l'âge de 22 ans. Le consul de France au Brésil en fait la déclaration auprès des autorités militaires qui, je suppose, en informent les malheureux parents.

Un Bernardo Dorgambide apparaît dans le census de 1895 de Buenos Aires, son âge colle avec celui de notre "Beñat", le "meilleur copain" de Pierre. Il est marié avec une certaine Juana (Jeanne) Vidal ou Bidat selon les actes, née en 1874 à Buenos Aires. Ils ont eu deux fils dont on retrouve les actes de baptème à l'église San Jose de Flores de Buenos Aires, celui de Domingo (Dominique) le 14 septembre 1895 et celui de Martin le 22 mai 1897.

Curieusement, sur son livret militaire, il est mentionné que Bernard Dorgambide a une adresse en Argentine en mars 1901 mais le 24 juillet 1904 on le retrouve à La Bastide-Clairence, son village natal. Un mois jour pour jour plus tard, il est réformé ... pour obésité ! Il ne fera pas la guerre de 14-18.

Jean Chanquet d'Esquiule est recensé en 1895 en Argentine et à cette date, il est encore célibataire. Pourtant, le 5 février 1898 est baptisé en l'église Nuestra Señora de Balvanera à Buenos Aires, un petit Enrique fils de Juan Chanquet, 30 ans, et Eugenia Elissetche, 24 ans, les deux originaires de France et demeurant à Marcos Paz. Le parrain de l'enfant est un certain Juan M. Chanquet, 45 ans, français. Peut-on alors en conclure que lorsqu'il s'embarque sur le Congo en octobre 1888 Jean Chanquet s'apprête à retrouver son "oncle d'Amérique" ?

Lui aussi reviendra en France en 1913 et servira sa patrie brièvement avant d'être réformé en 1915 pour cécité.  A Buenos Aires, il a peut-être croisé Jean-Pierre Halcepo de Sainte-Engrâce qui lui aussi s'est marié avec une française, Maria Luisa Carsuza, et dont la fille Catalina est baptisée le 28 janvier 1905 dans la même paroisse qu'Enrique Chanquet. D'après son livret militaire, Jean-Pierre n'est plus jamais rentré.

Ainsi s'achève cette "saga" des passagers du Congo, destins croisés de jeunes gens qui voulaient croire en un avenir meilleur...
[Fin]    
   
Sources : Livrets militaires 64, FamilySearch (census de Buenos Aires 1895), Institut Culturel basque (Eke-Icb) pour la photo ... Et la libre interprétation de l'auteure de ce récit...  

mercredi 3 mai 2017

Les passagers de l'entrepont (lI)

Le port de Bordeaux - Sources : Visas en Bordelais
Sorti en mars 1878 du Chantier Naval de La Ciotat alors propriété des Messageries Maritimes, le Congo effectue sa première traversée le 20 novembre de la même année. Il dessert pour la compagnie les liaisons vers l'Amérique du Sud. En août 1888, deux mois seulement avant le départ de nos héros, il ramène chez lui l'empereur Dom Pedro du Brésil et toute sa suite qui occupent toutes les cabines de la première classe.

Ce ne sera évidemment pas le cas de Pierre Eppherre et de ses camarades qui, comme la plupart des émigrants (jusqu'à 1200 sur le Congo !) voyageront dans l'entrepont. Voilà ce qu'en dira un témoin en 1908 :"La dernière classe, si on peut appeler ça une classe était l'entrepont. comme dortoir, une partie de la cale avant, avec des lits à paillasse mais sans draps ; comme réfectoire et promenoir, la pointe avant du bateau ; c'était là qu'était apportée la nourriture dans un matériel de campement ; la vaisselle se composait d'assiettes en métal et couverts en fer battu étamé que les passagers nettoyaient eux-mêmes ; c'était la classe des émigrants.

On y trouvait des Basques, sachant à peine le français, de la région de Bayonne et d'Oloron, avec leur blouse courte et leur petit béret bleu [...] ; pour passer le temps, ils exécutaient selon leur fantaisie, des danses de leur pays, on les voyait tourner sur eux-mêmes tout en claquant des pouces, accompagnés d'une guitare, tandis que les femmes chantaient d'un air nasillard un refrain langoureux ; dès que les Basques avaient fini, c'était au tour d'Espagnols et de Portugais."

En attendant, on imagine nos jeunes basques les yeux écarquillés devant le spectacle incessant des quais de Bordeaux et l'énorme paquebot à vapeur qui va bientôt les avaler, jurant à coup de Ala Jainkoa* !  lâchés maintenant que Ama** n'est plus là pour leur taper sur les doigts. C'est qu'il est imposant le Congo avec ses quelque 125 mètres de long et ses 12 mètres de large, ses trois mâts et son immense cheminée !

Avec Pierre, ils sont une dizaine de garçons du même âge à plaisanter pour se donner du courage. Le plus jeune a 14 ans. Il se nomme Jean Eliçabe, il est né le 10 avril 1874 à Lacarry en Haute-Soule au foyer d'Arnaud Eliçabe et Brigitte Bassaber. Le plus âgé c'est Jean-Pierre Garat, il est noté âgé de 17 ans sur les registres de Jean Vigné. En fait, il en a presque 20 puisqu'il est né le 11 novembre 1868 à Esquiule. Il vit chez ses parents Jean Garat et Marguerite Balent à Orin, un petit village à la limite du Béarn.    

[A suivre]
*juron basque **Maman

Sources : AD 64, Registres militaires 64, Encyclopédie des Messageries Maritimes, Visa en Bordelais, Wikipedia

lundi 30 mars 2015

Le destin contrarié de François E., poilu de 1914

Lorsqu'il débarque le 19 juin 1914 à Ellis Island, François Eppherre, 37 ans, marié, natif de Géronce (Basses-Pyrénées), est sans doute loin de s'imaginer que son voyage en Amérique va tourner court. Il a embarqué au Havre à bord du paquebot France, deuxième du nom (sorti en 1912 des chantiers de Penhoët), une semaine auparavant après avoir traversé toute la France.

Une fois accomplies les formalités d'entrée aux États-Unis, il est certainement pressé de mettre cap sur l'Ouest où il se placera comme berger. En tout cas, à Ellis Island, il donne comme contact celui de Jean Mendiondo, un "pays" qui l'a précédé en 1905, lui aussi parti retrouver son frère Pierre à Reno (Nevada). Il faut compter alors cinq jours de train pour rallier New York à la côte Ouest.

L'émigration aux Amériques est un phénomène qui touche de nombreux cadets au Pays basque à partir du 19e siècle (François est le sixième d'une fratrie de dix). De 1832 à 1891, sur les 112 000 habitants que compte le Pays basque français, 80 000 ont émigré, soit une moyenne de 1330 par an ! On sait que François est marié, et peut-être père de famille, mais il a dû faire ce choix justement pour faire vivre les siens...

C'est là que son livret militaire nous réserve une surprise. Rappelé suite à la mobilisation générale du 2 août 1914, il rejoint son régiment à Pau le ... 4 août, soit à peine deux mois après être parti ! Ce soldat que l'armée décrit petit (1,57 m), yeux et cheveux châtain foncé et nez retroussé, est de la classe 1897. Ce qui veut dire qu'il a déjà effectué trois ans de service militaire (son livret précise qu'il est réserviste depuis le 1er novembre 1901). Oui mais voilà, la patrie est en danger et notre François revient au pays dare-dare pour la servir.

La campagne contre l'Allemagne (bel euphémisme !) durera pour lui du 4 août 1914 au 6 février 1919. Le 7, il est démobilisé définitivement et se retire à Géronce, son village natal. Il décèdera le 1er mars 1960 à Billère, près de Pau, à l'âge de 83 ans.

Il aura passé près de huit ans sous les drapeaux, et vu son rêve américain s'envoler ...

dimanche 22 mars 2015

Quand elles faisaient Pâques avant Rameaux

Le 22 mai 1833 à Aussurucq, Marie Lohitçun, âgée de 23 ans, épouse Pierre Dargain dit Laxalt, 32 ans, sous-lieutenant des douanes à Abense-de-Haut. Le lendemain, 23 mai, le même Pierre Dargain-Laxalt se rend à la mairie d'Aussurucq pour déclarer la naissance de sa fille Marie (ma trisaïeule) née le 20 ... soit deux jours avant le mariage de ses parents !

A quelques kilomètres de là, à Esquiule, Marie Etchantchu dite Espellet accouche le 5 avril de la même année d'un petit Pierre qui n'est pas son premier enfant. Elle avait d'abord eu un petit Arnaud, né le 18 novembre 1831, alors même que le mariage de ses parents, François Chabalgoity et Marie Etchantchu, avait été célébré ... la veille ! Malheureusement pour le jeune couple, ce premier-né ne vivra que douze jours.

La sagesse populaire a un dicton pour ça : faire Pâques avant les Rameaux. Mais dans les faits, cette pratique était assez courante et pas forcément mal vue. 

Marie-France Chauvirey, déjà citée là, nous dit : "Les fiançailles ont été l'époque poétique de leurs amours. Le tutoiement, les baisers, un peu plus peut-être. La décence, la courtoisie au dehors, la liberté à l'intérieur. Liberté et non marivaudage puisque le mariage suivrait. [...] Puis le fiancé fut agréé par ses futurs beaux-parents qui, dès lors, lui laissèrent ouverte la porte de leur maison, même la nuit. [...]

L'eût-il abandonnée, on aurait dit d'elle "qu'elle avait perdu une petite plume de l'aile". Mais il l'a épousée." 

Illustration : Mauricio Flores Kaperotxipi

lundi 16 mars 2015

La vie mystérieuse de Scholastique E., enfant naturelle (II)

Antonio Alba Burguillos
En généalogie, il faut toujours se méfier des hypothèses hasardeuses. Ainsi, mon précédent billet se concluait sur le postulat que le second mariage de Scholastique avait été arrangé. Elle, la fille naturelle de François cadet d'Eppherre de Barcus, aurait épousé le frère plus âgé d'un neveu par alliance...

Aujourd'hui j'ai découvert qu'il n'en était rien. En effet, Bernard Chabalgoity (ou Çabalgoiti selon les différentes orthographes rencontrées) est né le 22 avril 1777 (j'ai trouvé son acte de baptême) à Etchebar, un petit village de montagne connu pour ses stèles mortuaires discoïdales typiques du Pays basque. De son côté, Arnaud Chabalgoity, né vers 1784, était lui natif d'Esquiule, village limitrophe de Barcus. Ma conclusion était donc aussi hâtive que fausse !

En revanche, à force de persévérance (la généalogie apprend à la fois l'humilité et la patience ...), j'ai  trouvé l'acte de décès de ma Scholastique devenue au fil des années Marie (un prénom un peu dur à porter peut-être ?)

Elle est morte à l'âge de 83 ans, à Etchebar, où elle avait dû assez logiquement suivre son second époux, dans la maison de Sallaber où elle était locataire selon l'acte (voir ci-dessous). J'ignore ce qu'a été sa longue vie, j'ai eu beau éplucher les archives de Barcus et d'Etchebar, je ne lui ai trouvé aucun autre enfant né après la petite Engrace, décédée prématurément...

En revanche, elle a eu deux demi-sœurs car sa mère, la belle fileuse de Barcus, Engrace, a eu de son mariage avec le sieur Jean Moléon (de huit ans son cadet !) au moins deux filles, Élisabeth et Pauline.


A suivre ...