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dimanche 4 mars 2018

Destins brisés (III)

A quel moment Jean-Baptiste apprend-t-il la disparition de son frère Dominique ? Sûrement assez vite vu qu'ils sont du même régiment. Est-ce lui qui écrit à ses pauvres parents pour leur annoncer la nouvelle ? Ou préfère-t-il attendre de savoir si son cadet a été fait prisonnier ? Le temps passe et voilà déjà Noël 14. La veille, il a été nommé sergent.

1915. Une période de calme relatif commence. On en profite pour multiplier les tranchées et les boyaux afin de créer des abris profonds et bien aménagés pour mettre les hommes à l'abri des obus et des intempéries. Le 28 juin est une journée mémorable, le Président de la République se déplace en personne à Rosnay pour accrocher la Croix de guerre au drapeau du régiment. 

1916. Nouvelle année. Mi-janvier, Jean-Baptiste suit les cours de chef de section et est promu sous-lieutenant de réserve pour la durée de la guerre. Dans la nuit du 4 au 5 avril, il se distingue, comme indiqué dans l'ordre du régiment n°118 du 10 avril 1916 : "Le sous-lieutenant Brisé s'est particulièrement signalé par le courage et le sang froid dans une lutte à la grenade et au fusil entre une patrouille française et une patrouille allemande." 

Moins de deux semaines après ce moment de bravoure, sa mère Engrâce meurt à Saint-Just-Ibarre. Son "Battitta" en est-il prévenu ? Bénéficie-t-il d'une permission pour rentrer au pays ? C'est une chose que les livrets militaires ne disent pas...    

L'instruction se poursuit activement au sein du 18e. Tous se préparent pour Verdun dont on entend au loin l'écho de la canonnade. Jean-Baptiste sait-il que son cousin Michel, engagé dans le 60e, est tombé en février au Bois de Caures ? Le 23 mai, le régiment est conduit sous une chaleur accablante à Dugny par automobiles.

Début juin, nouvelle citation dans l'ordre général n°75 de la 36e Division d'infanterie à laquelle le 18° RI appartient : "Très belle attitude au feu. Blessé une première fois, a conservé le commandement de sa section, l'a entraînée vigoureusement en avant malgré la violence du bombardement. A été blessé une seconde fois".

Ce sera la dernière. En mai 1917, le plateau de Craonne, jugé inexpugnable, est enlevé à l'ennemi par le 18e. Malgré cette victoire, c'est à Craonne que le sous-lieutenant Jean-Baptiste Brisé, instituteur, rugbyman, décède le 4 juin 1917 des suites de ses blessures. On lui décerne la Croix de guerre. Il avait 27 ans et la vie devant soi. 

Illustration : Carte postale non datée, Delcampe.net et Scuf pour la photo de JP Brisé
Sources : AD64, Registres militaires du 64, Historique du 18) Régiment d'Infanterie (BDIC, domaine public, transcription P. Chagnoux, 2016)

mercredi 28 février 2018

Destins brisés (I)

Il m'était impossible après avoir pris la plume au nom de mon arrière-grand-tante Engrâce Irigoyen de ne pas évoquer ses deux fils Jean-Baptiste et Dominique Brisé, instituteurs comme elle, avant d'être broyés comme tant d'autres par la Grande Guerre...

Quelques mois après la mort de sa petite fille Marie-Jeanne, l'institutrice de l'école des filles de Saint-Just-Ibarre attend un autre enfant. Le 7 août 1889, naît dans la Maison Irigoin, un garçon prénommé Jean-Baptiste que l'on surnommera, j'imagine, Battitta. Deux ans après, jour pour jour, le 7 août 1891, il est suivi d'un frère auquel on donne le prénom de son grand-père maternel, Dominique.

Je suppose que l'enfance des deux frères se passe tranquillement dans le petit village de Saint-Just, entre l'école, l'atelier de leur père, menuisier-charpentier, sans oublier l'église où leur instituteur les conduit pour les leçons de catéchisme. Peut-être ont-ils parfois le droit d'entrer dans le café que tient leur tante paternelle aidée de leur père, mais rien n'est moins sûr...

Comment vivent-ils la mise à l'écart de leur mère en 1899, contrainte de quitter Saint-Just pour Ibarrolle ? Ont-ils la "boule au ventre" au moment de quitter le cocon familial pour l'école normale de Pau-Lescar, que Jean-Baptiste rejoint le 1er octobre 1906 et Dominique à la rentrée 1908 ? Ils en ressortent l'un et l'autre au bout de trois ans munis de leurs brevets élémentaire et supérieur ainsi que d'un certificat d'aptitude à enseigner.

Jean-Baptiste est évalué pendant l'année scolaire 1909/10 alors qu'il est en poste à l'école publique de garçons de Tardets en tant qu'instituteur adjoint. L'appréciation est très laconique... De toute façon, très vite, il est mis en congés pour cause de service militaire qu'il effectuera au 18e Régiment d'Infanterie de Pau puis à Paris. Il est renvoyé dans ses foyers en septembre 1912 avec un certificat de bonne conduite.

Une passion anime désormais "Battitta", le rugby à XV, qu'il pratique d'abord avec le Sport athlétique mauléonais puis au Scuf* pendant son service. C'est sous ce maillot qu'il dispute le 20 avril 1913 la finale du championnat de France** contre l'Aviron Bayonnais. Les Basques l'emportent 38 à 10 contre les Parisiens, ce qui dût être pour lui une petite consolation...  

A-t-il vraiment la vocation d'instituteur ? En dehors de ses exploits sportifs, on le retrouve à la fin de l'année 1913 pendant au moins quatre mois à Cañete au Chili où il rend visite aux deux frères de sa mère, Grégoire et Michel Irigoyen. Dans son dossier d'instituteur est également conservée une demande acceptée de congés pour convenance personnelle du 1er novembre 1913 au 30 septembre 1914. A-t-il songé à émigrer à son tour ? Ou à poursuivre sa carrière rugbystique ?

Le 1er août 1914, l'ordre de Mobilisation Générale le rattrape et le 2, il rejoint son régiment à Pau...
[A suivre]
* Sporting Club Universitaire de France
** Actuel Top 14

Illustration : Ecole normale d'instituteurs de Pau-Lescar, carte postale non datée, archives départementales des Pyrénées-Atlantiques.
Sources : AD64, Registres militaires du 64, Dossiers d'enseignement de Jean-Baptiste et Dominique Irigoyen consultables aux Archives départementales de Pau (64). Wikipedia et Scuf (pour la partie rugby)