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samedi 15 juillet 2017

D'hier à demain

Une certaine effervescence s'est emparée de la maison d'Etchecoparia en ce 8 mars 1889. Les femmes règnent sur la cuisine et ne laissent personne entrer tandis qu'une bonne odeur de garbure titille les narines. Des enfants courent partout et se font rabrouer par les hommes en plein conciliabule près de l'âtre. Parmi eux, je reconnais à sa soutane le Père Emmanuel Inchauspe, venu exprès de Bayonne célébrer la messe. 

Assise dans un fauteuil antédiluvien, une frêle silhouette a du mal à rester imperméable à tout ce remue-ménage autour d'elle. Elle en est pourtant la raison. Je m'approche. Ne voulant pas renouveler la bévue de mon dernier rendez-vous ancestral, j'ai choisi une tenue discrète : jupe et corsage noir, mouchoir de tête noué sur mes cheveux. De toute façon, je gage qu'elle ne connaît pas tous ses arrière-petits-enfants...

"Urte Buru on Amama !" Ce n'est pas tous les jours qu'on a cent ans !
- Eh oui, je suis née en 1789, sous l'Ancien Régime, l'année de la Révolution française !
- Vous êtes venue au monde dans cette maison ?
- Non, à Tardets, dans la Maison Duthurburu. Ma petite sœur Marianne y vit toujours, elle a 95 ans mais on m'a dit qu'elle avait été fatiguée cet hiver, elle n'a pas pu venir aujourd'hui. Avant nous, nos parents avaient eu trois enfants, mon frère aîné Jean-Germain et mes sœurs Engrâce et Anne. Ils sont morts aujourd'hui. Gaichoua, à mon âge on est entouré de plus de morts que de vivants !
- Vous vous êtes mariée dans ce village, à Abense-de-Haut ?
- Oui, mon promis était d'ici, Jean-Baptiste Inchauspe, Battitta on l'appelait. Quand je suis arrivée, il fallait partager la maison avec mes beaux-parents. Nous étions les "maîtres jeunes" de l'etxe Harismendy, j'avais 22 ans. Mon père était praticien à la ville, alors forcément, ça m'a fait drôle d'épouser un cultivateur mais bah, c'était comme ça...
- Vous avez eu beaucoup d'enfants ?
- Ah ça oui, dix en tout mais tous n'ont pas vécu. De sa canne, elle désigne l’ecclésiastique : "Celui-là c'est un savant, il est de l'Académie basque et c'est aussi le vicaire général de l’évêque de Bayonne, on dit que Monseigneur ne peut pas se passer de lui !"      

Toute la fierté d'une mère passe dans le regard de la vieille dame. Je me tais. C'est elle qui finit par briser le silence :
- "Et toi tu es qui ?
- Je suis une descendante de votre première fille, Anne, enfin Aimée. Elle a épousé Raymond Eppherre de Sunharette en 1841, vous vous souvenez ? Voilà, je suis une Eppherre". Une Eppherre née au 20e siècle mais ça, elle n'a pas besoin de le savoir... Il est temps de prendre congé d'autant que le chanoine commence à lorgner de mon côté...

"Agur Amama ! J'ai été contente de faire ce brin de causette avec vous". Un peu triste aussi de vous quitter car je sais que vous ne survivrez pas longtemps à votre fête de centenaire. Le 29 mars 1889, Marie-Jeanne Duthurburu veuve Inchauspe s'éteint dans sa maison d'Abense de Haut, village souletin dont la devise est : "Atzotik biharrera"...     

Lexique
Urte buru on : Bon anniversaire
Etche ou etxe : maison
Gaichoua : Expression qui peut se traduire par "bon sang"
Agur Amama : Adieu Grand-mère (en souletin)
Atzotik biharrera : D'hier à demain

Sources
AD 64, Association Généalogie 64, Wikipedia (pour la biographie du Chanoine Inchauspé)
Illustration : Jean-Paul Tillac dit Pablo Tillac (1880-1969)  

Ce billet a été réalisé dans le cadre du RDV Ancestral, un projet d'écriture mêlant littérature et généalogie. La règle du jeu est la suivante: je me transporte dans une époque et je rencontre un aïeul. Pour retrouver mes précédents billets sur ce thème, suivre le libellé #RDVAncestral.

mardi 13 octobre 2015

Où Gallica livre deux archives de choix

Guillaume Eppherre (à gauche) en 1971
J'ai déjà évoqué ici Guillaume Eppherre, cousin germain de mon père, prêtre, écrivain et membre de l'académie de la langue basque (Euskaltzaindia). Une récente recherche dans le site de la Bnf, Gallica, m'a amené à m'intéresser à ce parent que j'ai eu la chance de croiser dans mon enfance.

Guillaume naît à Aussurucq le 19 octobre 1911 dans la maison Etcheberria. Il est le second d'une fratrie qui comptera onze enfants. Son père, Dominique (1884-1944) est un frère aîné de mon grand-père Pierre (1901-1970) qui de fait, n'a que dix ans de plus que ce neveu. Sa mère, Jeanne Etchart (1886-1960), est également native d'Aussurucq (maison Larraquia).

Destiné à la prêtrise, il fait sa scolarité au collège Saint-François de Mauléon-Licharre, des études de philosophie au Petit séminaire d'Ustaritz, de théologie au séminaire de Bayonne et enfin, de mathématiques à la faculté de Toulouse. (Sources familiales et Wikipedia)

C'est là qu'il entre au service de l’évêque de Bayonne, Monseigneur Houbaut, comme le rapporte cette coupure de presse du journal La Croix en date du 14 juillet 1937. Deux ans après, la guerre éclate et il est mobilisé.
La Croix du 14 juillet 1937
L'autre archive de Gallica nous apprend qu'il est sergent au 18e RI lorsqu'il est fait prisonnier. On retrouve son nom dans la liste transmise par les autorités allemandes au centre national d'information sur les prisonniers de guerre (j'ignorais qu'un tel service existait !)
Toujours d'après Wikipédia, après la guerre, Guillaume Eppherre devient chanoine honoraire de Bayonne et aumônier au collège Saint-Bernard de la même ville. Ses écrits contribueront largement au rayonnement de la langue basque à travers l’académie dont il devient membre en 1957. Il y siégera en tant que représentant de la province de la Soule jusqu'à sa mort, le 17 octobre 1974.

Celle-ci intervient deux jours avant son 63e anniversaire et douze jours après le décès de son petit frère Grégoire (1929-1974), prêtre comme lui... 

Sources photo : Euskomedia.org

vendredi 12 juin 2015

Quand le mariage à l'essai provoquait le courroux des curés

Avant 1792, les registres paroissiaux sont les principales sources connues de l'état civil. Les actes sont répertoriés dans ce qu'on appelle communément les BMS pour Baptêmes, Mariages et Sépultures. J'ai déjà évoqué ici les différences de "styles" entre rédacteurs chargés de la tenue des registres.

Avec les curés, c'est encore plus savoureux quand on sent poindre une certaine désapprobation entre les lignes... Ainsi de l'extrait ci-dessous retrouvé à Aussurucq.   
  
L'an mil sept cent soixante dix neuf et le premier du mois de novembre est née une fille des œuvres illicites d'Arnaud, fils illégitime de Pierre de beheragaray dit Sagardoy et d'Engrâce cadette d'appechetz (sic) d'Ossas - elle a été baptisée le lendemain par moy soussigné - le parrain a été Arnaud de beheragaray dit Goyhen et la marraine Anne d'appechetz d'Ossas, Dame de Bedacarrats de ce lieu ; on lui a donné pour nom Anne. Le parrain et la marraine ont point signé pour ne savoir écrire - Recalt curé.

Pour la petite histoire, le curé Récalt est un lointain parent. Je l'ai déjà évoqué dans l'histoire des deux orphelines et l'église d'Aussurucq. De leur côté, la jeune mère de cette enfants née d’œuvres "illicites" est très probablement la petite-fille de Marie Apeceix d'Ossas, mon aïeule (sosa 149). On notera au passage que le père, Arnaud, est lui même un enfant illégitime quoique reconnu. 

En effet, chez les Basques, le mariage à l’essai était monnaie courante [...]. Ce mariage à l’essai (concubinage) provoquait la colère des curés. Les Basques l'ont pratiqué avant l’heure. Ils ne rédigeaient de contrat de mariage et ne recevaient la bénédiction nuptiale qu’après avoir longtemps vécu avec leurs futures épouses, avoir sondé leurs mœurs et vérifié leur fertilité.*

Ceci n'est bien sûr pas une généralité. J'ai jusqu'à présent trouvé plus d'actes de naissance d'enfants de couples mariés que le contraire. Il arrivait aussi qu'un ou deux enfants nés hors mariage soient reconnus au moment du mariage de leurs parents et mentionnés dans l'acte de mariage. Mais quand on connaît l'influence de la religion catholique et celle des prêtres dans la société basque, on s'amuse rétrospectivement de ces petites entorses à la morale chrétienne...

*In "Matriarcat Basque : la position centrale de la femme chez le plus ancien peuple européen" (auteur non identifié)

Illustration : Enrique  Albizu