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jeudi 12 décembre 2019

Mémoires d'Adrien

L'histoire suivante est une fois de plus à la croisée des chemins entre le sort des cadets, l'importance du nom de la maison et l'émigration massive des jeunes Basques au 19e siècle. L'un de mes précédents billets évoquait le destin d'André Eppherre, l'un des frères de mon arrière-grand-père Dominique Eppherre (1851-1928). Installé à Morón en Argentine, "Andrès" avait eu douze enfants avec sa femme Gabriela.

Leur cinquième enfant, une fille prénommée Maria, avait été portée sur sur les fonts baptismaux lors de son baptême en 1872 à Morón par un certain Adrian Eppherre que j'identifiais comme un frère cadet d'André mais dont je ne parvenais pas à retrouver la trace sur FamilySearch. Et voilà que récemment, je suis contactée sur Geneanet par une lectrice de mon blog qui s'avère être ... l'arrière-petite-fille d'Adrian !

Mariana va m'apporter l'explication que j'attendais, la raison pour laquelle je ne parvenais pas à retrouver Adrien devenu Adrian c'est tout simplement parce que ce dernier avait choisi de faire souche en Argentine sous le nom de Harismendy et non Eppherre ! Harismendy comme le nom de la maison qui l'avait vu naître le 28 mars 1848 à Sunharette.

A-t-il voulu couper les ponts avec son grand-frère Andrès ? Créer sa propre "dynastie" sous un autre nom ? Adrian Eppherre se marie le 9 août 1873 avec Marie-Anne Uthurry, elle-même Souletine et native de Sorholus, en la cathédrale Inmaculada Concepción de Moron, "fief" de son frère qui logiquement est son témoin. Puis, Adrian devenu Harismendy et Mariana partent s'installer à  300 kilomètres de là, à Tapalqué, où leur premier enfant Clementina naît quatre ans plus tard. Elle sera suivie de quatre frères et sœurs.

Au recensement national de 1895, Adrian Harismendy, 46 ans, est commerçant, domicilié en ville (Cuartel 1, poblacion urbana) de Tapalqué. La famille se compose de sa femme Mariana Ythurry (!) 42 ans et de leurs quatre enfants Clementina, 17 ans, Bernardo, 14 ans, Amelia, 12 ans et Luisa, 4 ans. Un petit Adrian fermera la marche un an plus tard en 1896.

Ma correspondante argentine et pas si lointaine cousine (nos arrière-grand-pères étaient frères), Mariana Larcamón, est la petite-fille d'Amelia Harismendy, tout comme l'était la jeune "disparue" des années noires de l'Argentine dont j'ai fait récemment le portrait. Grâce à elle, je reconstitue cette branche argentine totalement ignorée jusque là parce qu'un cadet Basque avait préféré le nom de sa maison à son patronyme originel ! 

Je dédie ce billet à Mariana Larcamón dont c'est l'anniversaire aujourd'hui ! Feliz cumpleaňos, Urte buru on, prima !     

Illustration : Ramiro Arrue y Valle
Sources : AD64, Gen&0, FamilySearch, Geneanet et mémoire familiale.

vendredi 6 décembre 2019

100 mots pour une vie : Amelia "Amelita" Ercilia Larcamón (1942-1978 ?)

Amelita naît le 3 janvier 1942 à La Plata en Argentine au foyer de Jorge Larcamón, douanier et de Judith Garcia. Sa grand-mère paternelle dont elle porte le prénom, Amelia Harismendy, est en fait une Eppherre mais son père Adrien avait choisi en émigrant en Argentine de prendre le nom de sa maison natale en Soule, Harismendia.
En 1977, Amelita milite au PCML* comme son compagnon Luis Eduardo Torres, cheminot, et ensemble, ils ont deux enfants. Le 6 décembre, ils sont arrêtés par la police militaire puis en avril 1978, transférés dans un centre de détention clandestin. On ne les reverra jamais...  

*Partido Comunista Marxista Leninista 

Sources : AD64, FamilySearch,
Blog du Proyecto de Recuperación de la Memoría Centro Clandestino de Detención, tortura y exterminio "Club Atlético"

samedi 7 septembre 2019

100 mots pour une vie : Jean-Pierre Irigoyen (1877- ?)


Le quatorzième et dernier enfant de la fratrie Irigoyen, Jean-Pierre, naît le 22 octobre 1877 alors que ses parents sont déjà âgés de 48 et 44 ans et que ses aînés ont plus de 20 ans. Lors du recensement de 1901 à Aussurucq, c’est un jeune homme célibataire qui vit chez sa sœur Elisabeth et son mari Dominique. Sa trace se perd ensuite mais, d'après la mémoire familiale, il serait parti comme berger en Argentine ou peut-être en Uruguay. Si c’est bien lui, il aurait embarqué à bord du « Ceylan » à Bordeaux le 17 octobre 1930. Depuis, rien.

Sources : AD64, Cemla
Illustration : Simeon Oiz Mendiko Artzaina (1937)

dimanche 10 mars 2019

De Geüs à Chascomùs ... et plus

En octobre dernier, j'ai fait partie du "comité d'accueil" d'Alberto, un Argentin de retour au pays sur les traces de ses ancêtres. Alors que nous faisions les présentations, il me fit remarquer qu'il connaissait des Eppherre chez lui, à Tres Arroyos. La ville ne fut fondée qu'en avril 1884 aussi me fallut-il quelques temps avant de comprendre quelle branche s'y était établie.

Il existe sur Geneanet une fonctionnalité très pratique qui permet de savoir où les porteurs de son nom de famille sont installés. J'avais repéré des Epherre à Chascomùs une ville plus ancienne et plus proche de Buenos-Ayres, je décidai de commencer par là. Assez vite, je trouvai l'acte de mariage d'un Jean Eppherre et d'une Caroline Chamoux le 28 février 1857 dans les registres paroissiaux de Nuestra Señora de la Merced de Chascomùs.

Ce Jean-là venait d'une branche cadette des Eppherre de Barcus installée à Geüs d'Oloron que j'appelle les "Béarnais" alors qu'ils doivent se sentir aussi Basques que leurs cousins Souletins voisins. Mais passons, cette branche allait m'occuper pendant un bon bout de temps et je ne m'en doutais pas ...

Première surprise, alors que jusque-là j'avais noté une certaine tendance à l'endogamie chez les candidats à l'émigration, voilà que notre petit basco-béarnais se marie à vingt-cinq ans avec une jeune fille de vingt ans originaire ... de Haute-Savoie. Encore merci à Geneanet car c'est ainsi que j'ai pu connaître la date et le lieu de naissance de Caroline Chamoux à Metz-Tessy (74). L'arbre en ligne notait qu'elle avait émigré en Argentine avec un frère et une sœur sans plus de précisions.

Sauf erreur ou plutôt omission, Juan et Carolina Epherra comme ils se feront désormais appeler, ont eu treize enfants, cinq fils et huit filles entre 1859 et 1885, tous baptisés à Chascomùs sauf les deux derniers, l'une à Ayacucho et l'autre à Juarez. Dans les années 1890, on retrouve d'ailleurs la famille à Coronel Dorrego, une autre "ville nouvelle" de l'état de Buenos-Ayres. 

Chose rare dans une fratrie aussi nombreuse, dix d'entre eux vont parvenir à l'âge adulte et se marier.  A Chascomùs, ils vont fréquenter les Amestoy dont le père Guillermo (Guillaume) est originaire de Iholdy. S'en suivront quatre mariages entre les deux familles. Juan Epherra né en 1862 épousera Maria Vicenta Amestoy tandis que ses sœurs Eusebia, Carolina et Claudina lieront leur destin à trois frères Amestoy,  Graciano, Juan Pedro et Guillermo.    

Et tous ces mariages à partir de 1891 seront célébrés ... à Tres Arroyos ! Dans l'état actuel de mes recherches, toujours en cours, je recense une cinquantaine de petits-enfants tous ou presque baptisés en l'église Nuestra Señora del Carmen de Tres Arroyos dont la moitié sont des Epherra. Les derniers recensés étant des années 1915/1920, ce sont à n'en pas douter les aïeux des connaissances d'Alberto !

Nouvelle que je vais m'empresser de lui rapporter...

Sources : AD64, Gen&O, FamilysSearch, Geneanet. 
Illustrations : La gare de Chascomùs en 1875 (Wikipedia) 

jeudi 23 août 2018

Comment faire taire les idées reçues sur un loisir jugé poussiéreux

Suite à mon précédent "billet voyageur" intitulé Saint-Jean-le-Vieux-Buenos Ayres-Saint-Jean-le-Vieux, un généalogiste amateur comme moi, m'a contactée via un réseau social. Il avait retrouvé sur FamilySearch ce qui lui semblait être l'acte de mariage à Buenos Aires de Jean Biscaïchipy et Marianne Sallaberry. Il concluait malicieusement son message ainsi : "Non, vos aïeux ne vivaient pas dans le péché". 

J'avoue que l'idée ne m'avait même pas traversé l'esprit ! Je savais que mes AAAGP s'étaient probablement connus là-bas, avaient eu ensemble une fille, Dominica, mon arrière-arrière-grand-mère et qu'à leur retour au pays, ils avaient régularisé leur situation en se mariant et en déclarant la naissance de leurs deux enfants (le second, Laurent, né en France). Pourtant, connaissant la piété des Basques en général, et en particulier celle de mes grands-tantes que j'ai bien connues, j'aurais dû y penser. Merci donc, à ce généreux contributeur !

Pour les non adeptes de la généalogie, ce "passe-temps" ou passion c'est selon, s'exerce seul dans son coin, en tête à tête avec son ordinateur (de nombreuses sources étant en ligne  aujourd'hui) ou bien dans une salle silencieuse d'archives poussiéreuses (encore une idée reçue : cf. photo !). Or il n'en est rien. Le réseautage et l'entraide règnent sur le petit monde de la généalogie où certains sont souvent prêts à vous communiquer leurs "tuyaux" voire à faire des recherches à votre place sans que vous n'ayez rien demandé !
Le Pôle d'archives de Bayonne et du Pays basque (PAB)
Par ailleurs, on rencontre des généalogistes de tous les âges, de toutes les régions de France métropolitaine et ultramarine et même de l'étranger, des professionnels comme des amateurs (très) pointus, et des plus "dilettantes" (comme moi). Ceux qui choisissent de partager leurs recherches sous la forme d'un "généablog", aiment aussi participer à des "challenges", à des défis collaboratifs comme #1J1P, à des ateliers d'écriture virtuels tels que le #RDVAncestral ou à des thématiques à l'instar des Généathèmes proposés par Sophie Boudarel.

Bref, la généalogie est loin d'être un loisir solitaire et étriqué. Mais surtout, on s'amuse bien ! Certains fils Twitter, notamment, n'engendrent pas la mélancolie ! Par ailleurs, c'est encore un des rares espaces sur la toile ou la bienveillance est de rigueur, il faut dire qu'il est rare qu'on parle politique avec les morts !   

Bon, après vous avoir fait partager ces quelques élucubrations, excusez-moi, je dois repartir à Buenos Ayres sur la trace de mes ancêtres basques qui ont encore beaucoup de choses à me raconter. ¡Hasta luego!

vendredi 4 mai 2018

Qui paie ses dettes s'enrichit

Le 23 avril 1861, c'est une jeune femme d'à peine vingt-deux ans qui se présente à l'étude de Maître Jean-Dominique Dalgalarrondo, notaire à Mauléon. Elle a rendez-vous avec Augustin Necol, propriétaire à Trois-Villes. Celui-ci est certainement un agent d'émigration, un de ces "marchands de palombes" déjà évoqué.

Marie Argain s'apprête à lui signer une reconnaissance de dette d'un montant de trois cents francs pour prix du passage de sa petite sœur mineure Marianne dans l'entrepont du "Cornélie" [photo] qui doit très prochainement mettre à la voile (sic) pour Buenos Ayres au port de Bayonne. Ce corvette-aviso de dix-huit canons relie à l'époque la France à l'Argentine en trois mois.

La future passagère est âgée d'à peine dix-sept ans. Elle est la fille cadette de Pierre Argain, d'abord domestique, journalier puis cultivateur à Aussurucq, et de Catherine Oyhamburu dite Harchoury. Tous deux décédés au moment de la transaction, c'est à Marie qu'il incombe d'hypothéquer "les biens immeubles en nature, bâtiments, cours, jardins, terres cultivées, vignes (!), bois et fougeraies", situés sur la commune d'Aussurucq afin de garantir la dette.

Avant de s'embarquer sur le Cornélie pour un voyage sans retour, Marianne Argain a été placée comme servante chez la petite cousine de son père, Marie-Jeanne Dargain, mon arrière-arrière-grand-mère. Mentionnée dans le recensement de 1856 d'Aussurucq, la jeune orpheline alors âgée de treize ans s'est retrouvée bien malgré elle héroïne de mon précédent billet.

Lorsqu'elle se rend chez Maître Dalgalarrondo, Marie Argain s'engage à rembourser au Sieur Necol la somme empruntée de trois cent francs sans intérêt dans un délai d'un an puis, passé ce terme, avec un intérêt "légal" dont le montant n'est pas précisé. L'acte est signé par Augustin Necol, le notaire et deux témoins mais pas par Marie qui ne sait pas écrire.

Le 27 mai 1862, soit treze mois plus tard, Augustin Necol retourne voir Maître Dalgalarrondo car il a reçu entre temps la somme due de la part de Marianne Argain depuis Buenos Ayres. Il donne donc quittance aux deux sœurs de leur dette et "consent la main levée et la radiation entière et définitive" de l'hypothèque.

Comme toujours, lorsque l'on se trouve en présence d'une telle histoire, on aimerait savoir ce qu'en sont devenus les protagonistes... De Marie, je n'ai trouvé ni acte de mariage ni descendance ni acte de décès. A vrai dire, j'avais déjà eu des difficultés à retrouver son acte de naissance car elle avait d'abord été déclarée par son grand-père maternel comme née de père inconnu avant d'être reconnue par ses parents dans leur acte de mariage. Peut-être a-t-elle finalement rejoint sa soeur en Argentine ?

Les archives argentines de FamilySearch ne m'ont jusque-là apporté aucune certitude concernant Marianne, son nom apparaît sous trop d'orthographes différentes possibles (Argain, Dargain, Dargañe voire Darganis) pour que j'apprenne ce qu'il est advenu d'elle. Quant à Augustin Necol, j'ai retrouvé plusieurs autres actes similaires signés par lui dans les minutes notariales de Maître Dalgalarrondo.

Selon l'association Euskal Argentina, de très nombreux jeunes gens embarquèrent dans ces années-là à destination de Buenos Aires ou Montevideo. Au total, 200 000 basques firent le voyage entre 1857 et 1864 ! Notons qu'en 1862 la transaction avait subi une relative inflation, elle s'élevait alors à 320 francs...

Nota : Ce billet aura peut-être un air de "déjà vu" pour certains lecteurs de ce blog mais de nouvelles découvertes grâce aux recensements collectés récemment au Pôle d'Archives de Bayonne et du Pays basque m'ont conduit à le mettre à jour. 

Illustration : Delcampe.net 
Sources : AD 64 (état civil et actes notariés), Gen&O, FamilySearch, euskal-argentina.com et emigration-pyrenees.fr

lundi 9 avril 2018

Retour à Morón

L'avantage de faire régulièrement des recherches en généalogie, c'est que l'on sait mieux où chercher, avec plus de méthode et de plus en plus vite. Ainsi des registres de FamilySearch en Argentine, qui sont une mine quand on a des ancêtres qui y ont émigré massivement au 19e siècle. Forte de la récente plongée dans ces registres qui m'a permis de reconstituer l'histoire de la "petite Marie" et de ses soeurs, j'ai décidé de reprendre celle d'André Eppherre où je l'avais laissée.

Je suis repartie du Census de 1895 de Capitán Sarmiento et, avec l'âge des enfants, j'ai pu reconstituer toute la fratrie grâce à leurs actes de baptême et mettre enfin la main sur l'acte de mariage d'André "Andrès" et de Gabrielle "Gabriela" Arcurux. Ils se sont bien unis à Morón le 22 juin 1868, soit un an après leur traversée.

Un petit mystère demeure cependant, dans le recensement, le couple dit avoir eu treize enfants, je ne leur en ai trouvé que douze, tous nés à Morón entre 1868 et 1885 dont quatre décédés prématurément et inhumés à Morón. Quant aux "jumelles", elle n'en étaient pas : Graciana, l'aînée, est née le 12 décembre 1868 et Juana Maria dite Mariana, sa cadette, le 15 janvier 1870.

Tous les enfants sans exception ont été baptisés en la Catedral Basílica Inmaculada Concepción del Buen Viaje de Morón, édifiée sur les ruines d'une vieille église et consacrée en juillet 1868, ce qui laisse penser que le mariage d'André et Gabrielle et le baptême de leur première fille furent célébrés dans une cathédrale flambant neuve ! 
   
Une autre leçon que nous apprend la généalogie c'est de combattre les idées toutes faites et les déductions hâtives. Bien sûr les conjectures sont toujours possibles (conjecturons, donc ! comme l'exprimait récemment un généablogueur qui se reconnaîtra...) mais il faut tout de même s'en méfier.

Ainsi, avais-je conclu hâtivement dans le premier billet consacré à André que c'est en tant que cadet qu'il avait été obligé de s'exiler. Or, quelle ne fut pas ma surprise de m'apercevoir que son demi-frère Jean-Baptiste Etchegoren, l'aîné de la fratrie, était lui aussi parti en Argentine et mieux, qu'il avait été témoin de son mariage !

Devenu Bautista tantôt Etchegoren tantôt Etchegoien (!), âgé de vingt-neuf ans au moment du mariage de son demi-frère (il était né le 18 mai 1839 à Sunharette d'Anne Inchauspé et de son premier mari Pierre décédé en 1838), il sera aussi le parrain de Graciana, le premier enfant du couple.

Jean-Baptiste "Bautista" va à son tour se marier à Morón le 17 mars 1871 avec une Maria Etchandi de quatorze ans sa cadette qui lui donnera trois filles nées entre 1872 et 1876 toutes prénommées Maria (!). Adrien Eppherre, son demi-frère et frère cadet d'André, s'est lui aussi installé à Morón où il a épousé le 21 août 1873, une demoiselle Mariana Uturry. Mais je perds ensuite complètement la trace de ces deux frères...

André quant à lui, a dû quitter Morón pour Capitán Sarmiento avec sa femme et leurs sept enfants entre 1892 et 1895. En effet, leur fille cadette Mariana avait épousé à Morón le 20 septembre 1890 José Iriarte, un basque espagnol de Pampelune dont elle aura deux garçons et une fille entre 1891 et 1893, les deux aînés nés à Morón.

La petite famille apparaît dans le même recensement de Capitán Sarmiento que celle d'André. Ce dernier, de petit exploitant ("chacarero") est devenu éléveur ("ganadero") à l'instar de son gendre, José. Je n'ai pour l'instant pas épluché les archives de Capitán Sarmiento, plus limitées que celles de Morón, afin de savoir ce qu'il était advenu d'André et des siens.

En revanche, mon intuition me dit que le Pedro Eppherre évoqué dans un autre billet n'est pas un fils d'André comme je l'avais supposé (conjecturons, donc !) mais plutôt celui d'une veuve de Buenos Aires originaire de Barcus. Mais ceci est une autre histoire...

Illustration : El gallo y la Catedral de Morón, Taringa.net
Sources :   AD64, Gen&O, FamilySearch, Geneanet, sur la Cathédrale de Morón (Instituto de Patrímonio Artístico y Arquitectónico)

jeudi 29 mars 2018

Une mère et ses filles en Argentine (V) - Gracianne

Dans la fratrie Serbielle-Etchats, Engrâce ou Gracianne est la deuxième fille après Marie. C'est pourtant elle qui émigre la dernière. D'après le Cemla qui recense les entrées en Amérique Latine, elle pose le pied sur le sol argentin le 29 décembre 1892. Née à Aussurucq le 21 août 1861, elle a donc 31 ans à son arrivée. 

Question : qu'a-t-elle fait auparavant ? Et son corollaire, pour quelles raisons se décide-t-elle à partir à ce moment-là ? Une chose est sûre, un an après, le 7 décembre 1893, Gracianne met au monde un fils né de père inconnu à Avellaneda (voir carte). L'enfant prénommé Juan José et portant le nom de sa mère Servielle (sic), est baptisé quelques semaines plus tard en l'église Nuestra Señora de la Asunción. 

L'année suivante, Graciana s'installe à Coronel Pringles où elle convole en justes noces le 18 avril 1894 avec Jacques "Santiago" Saldain. Je n'ai pas de certitude sur l'origine de ce dernier mais, par recoupement, je pense qu'il vient de Saint-Jean-le-Vieux et est né vers 1854. Le couple a un premier enfant, Santiago, en mai 1896, lequel reçoit le baptême à Santa Rosa de Lima, paroisse qui accueillera ses frères après lui.

Contrairement à ses sœurs, Graciana comme elle s'appelle désormais, n'aura que des garçons. A Juan José et Santiago succèderont Juan Ildefonso, Roman et Pedro nés entre 1898 et 1902. La famille Serbielle apparaît peu à Coronel Pringles sauf pour le baptême du petit dernier dont les parrain et marraine sont sa tante maternelle Clémentine et son mari Pedro Esponda.

Nous n'avons pas de détails sur ce qu'a été la vie de Gracianne et de son mari Jacques Saldain à Coronel Pringles. Qu'étaient-ils venus y chercher ? Une sœur de Jacques, Marie ou Maria et son mari José Bedecarrats apparaissent à leurs côtés, témoins de leur mariage à Dolores puis parrains de leur premier fils à Coronel Pringles. Leur présence a peut-être dicté le choix de Jacques dont on ignore le métier ?

La généalogie est souvent comme ça, elle nous révèle quelques bribes mais reste jalouse de ses secrets...

Epilogue
Il est temps de conclure cette saga familiale bâtie autour d'une mère et de ses quatre filles qui devaient avoir un sacré tempérament pour s'être lancées seules - ét séparément - dans une telle aventure ! La troisième génération, comme je l'ai déjà évoqué, va se regrouper au début du XXe siècle à Laprida.

Sans rentrer dans les détails (mon arbre est en ligne), je note qu'au regard des actes de naissance, la famille semble très soudée. Oncles et tantes, cousins et cousines sont presque toujours parrains et marraines des nouveaux bébés. Les enfants des quatre sœurs Serbielle dont j'ai retrouvé la trace ont épousé des Meguin, Ugalde, Garces, Sastre, Irigoin, Bayones ou Devinceti.

Aujourd'hui, une Maison Basque à Laprida perpétue l'héritage de l'Iparralde, ce Pays Basque français (ou Pays Basque nord) si loin dans les mémoires et si proche dans les coeurs. Peut-être recevrai-je un jour, qui sait, de quoi écrire un prolongement à cette histoire...
[Fin]  
Illustration : Estación de Pringles (non datée) Wikimedia 
Sources :   AD64, Gen&O, FamilySearch, Geneanet, Wikipedia.

Un grand milesker à Maïté pour son inestimable travail de recherches ! 

mercredi 28 mars 2018

Une mère et ses filles en Argentine (IV) - La petite Marie

La "petite Marie" par qui toute cette histoire a commencé est la seule pour laquelle nous avons des dates précises de départ et d'arrivée. D'après les informations du Fonds Vigné, elle embarque à Bordeaux sur le "Ville de Saint-Nicolas" le 16 novembre 1887 et, grâce au Cemla, on sait qu'elle arrive en Argentine le 13 décembre suivant après sûrement une escale à Montevideo en Uruguay.

J'ai déjà évoqué dans un précédent billet la vie à bord durant cette traversée de près d'un mois d'après des témoignages d'époque. Rappelons que Marie n'avait alors que dix-sept ans ! Pour la distinguer de sa sœur aînée, nous l'appellerons désormais Maria car après tout, elle a dû porter plus longtemps ce prénom dans sa vie que ses variantes française ou basque.

Il n'a pas été très difficile de deviner quel avait été le point de chute de Maria à son arrivée : sa mère, ses sœurs Marie et Clémentine et leurs maris étaient tous à Juárez fin 1887. En revanche, un mystère entoure sa rencontre avec un certain Jean Sorhondo dont on ne sait rien ou presque si ce n'est qu'il a environ quinze ans de plus qu'elle et qu'il est basque français.

Ils se marient en 1888, assez vite après l'arrivée de Maria, donc. Le 21 mars 1889, Maria accouche à Avellaneda d'un petit Martin Benito qui est baptisé le 3 avril suivant en l'église Nuestra Señora de Asunción. Ses parrain et marraine sont des amis du couple et non des membres de la famille. Jean a peut-être pensé installer sa famille à Avellaneda avant d'opter pour Quilmes ?

Nous savons que la famille Sorhondo fera souche à Quilmes grâce au Census argentin de 1895. Il est fait mention dans le recensement de la population du Cuartel 3 (población rural) d'un Juan Sorhondo, 40 ans, journalier, accompagné de Maria S., 25 ans, et leurs trois enfants, Martin, 6 ans, Margarita, 4 ans et Pedro, 2 ans.

Autre information d'importance, la famille est également composée d'une Margarita Serviela de 70 ans et d'un Fernando Lagardo de 11 ans. Née en 1825, Marguerite a en effet soixante-dix ans et a donc rejoint sa fille cadette à Quilmes. Elle n'est pas venue seule, son petit-fils Fernando Lagarde, né en 1884, fils de Marie l'aînée, vit désormais avec elle chez sa tante, à la campagne. 

Enorme frustration que connaissent bien les généalogistes, l'absence de registres ! A Quilmes, ils ont disparu ou n'ont pas été numérisés après 1890. Jusqu'au bout Pierre Sorhondo aura gardé ses secrets. Il faudra attendre le mariage de sa fille Margarita à Coronel Pringles en avril 1913 pour apprendre qu'il est décédé entre temps.

Mais surprise, Maria, présente au mariage de sa fille, est toujours domiciliée à Quilmes où elle s'est remariée avec un certain José L. Bacigalupo ! Toujours grâce à la troisième génération, on comprend que les Sorhondo ont eu (au moins) un quatrième enfant à Quilmes, une fille prénommée Maria Josefa, née après 1895, et qui se marie avec son cousin germain Pedro Esponda, le fils de Clémentine, en 1919.

En 1920, à Laprida, Maria Serbielle de Barigalupo est marraine de son petit-fils José Mario, fils de sa fille Maria Josefa et de son neveu Pedro Esponda. Après l'avoir longtemps cherchée, je ne résiste pas à la tentation de faire valider ce billet par "ma petite Marie" ...
[A suivre] 

Illustration : Estación de Quilmes (non datée) Wikimedia 
Sources :   AD64, Gen&O, FamilySearch, Geneanet, Wikipedia.

mardi 27 mars 2018

Une mère et ses filles en Argentine (III) - Clémentine

Clémentine est la deuxième fille à se rendre en Argentine. Son nom est mentionné dans les registres de Guillaume Apheça, un agent d'émigration, déjà évoqué. Il n'était pas simple à repérer dans la liste car libellé Clémentine Etchax (sic). Encore une fois le nom de la maison - mal orthographié de surcroît - a pris le pas sur le patronyme ! Elle embarque donc le 5 octobre 1880. On se prend à espérer que sa mère Marguerite Lohitçun aura fait le voyage avec elle mais rien ne permet de l'affirmer.

Comme sa sœur aînée Marie, Clémentine Servielle se marie à l'église Nuestra Señora de los Dolores avec un compatriote, Pierre Esponda, le 23 juillet 1883. Née le 18 mai 1863, elle a donc vingt ans, son promis en a trente-deux et est originaire d'Espelette. Le couple s'installe à Juárez où vivent déjà Marie et Marguerite, et la famille Esponda s'agrandit rapidement avec l'arrivée de José, au printemps suivant.

Suivront Margarita en mai 1886, Tomas en avril 1888, Maria en juin 1892, Pedro en mai 1894 et Ana en septembre 1896. Sans surprise, la marraine de Margarita est sa grand-mère Marguerite comme elle l'avait déjà été pour sa cousine Margarita Lagarde. La marraine de Maria est sa tante maternelle Marie Serviella (sic) qui est aussi marraine de Tomas dont le parrain est...Tomas Etcheverri, son compagnon.

De leur côté, Clémentine Servielle et Pierre "Pedro" Esponda seront les parrains de la petite Clementina Serviela-Etcheverri, celle que son père a reconnue. Tous ces baptêmes sont célébrés à Nuestra Señora del Carmen à Juárez où la cellule familiale s'est reconstituée. D'autant que bientôt, une autre fille de Marguerite va la rejoindre...

Le couple Esponda semble être à l'aise, et Pedro apparaît rapidement dans les actes en qualité de propriétaire d'hacienda. Au tournant du siècle, la famille va s'installer à Laprida, une "ville nouvelle" fondée en septembre 1889 sur des terres prises aux communes de Coronel Suarez et Juárez (voir carte). Six ans après sa création, au recensement de 1895, elle compte déjà 4290 habitants.

En 1918, la population de Laprida aura doublé, à l'instar de la famille Esponda. Cinq des six enfants vont se marier donnant naissance à une vingtaine de petits-enfants. Cette même année, l'automobile fera son apparition et parmi les 99 premières immatriculations, on comptera celle de ... Clementina Serbielle de Esponda !  

[A suivre]

Illustration : Juárez, Avenida Alsina y Banco de la Provincia de Buenos Aires (benitojuarez.gov.ar) 
Sources: AD64 (état civil), Gen&O (état civil et minutes notariales), FamilySearch, Geneanet, Wikipedia.
eke-icb, Institut culturel basque, pour les registres de Guillaume Aheça 

Une mère et ses filles en Argentine (II) - Marie

Marie Servielle Etchats naît à Aussurucq le 12 décembre 1857. Trois garçons nés avant elle sont morts en bas âge et à peine un mois après sa naissance, un autre de ses frères meurt à son tour. Elle n'a donc qu'un frère aîné, Joseph, âgé de dix ans. Quand leur père décède, Marie n'a pas dix-sept ans et un an après, son frère se marie et hérite de la maison.

Comme beaucoup de cadets, Marie est destinée à rester domestique au service de son frère et de sa belle-sœur, les nouveaux maîtres, quitter sa famille pour se placer comme bonne dans une autre maison à Bordeaux ou Paris, ou rentrer dans les ordres. Ou bien, tenter sa chance "aux Amériques".

Une cousine germaine du côté maternel, un peu plus âgée qu'elle, Clémentine Etcheber, a embarqué en 1860 à destination de Montevideo puis s'est intallée à Dolores. Créée en 1817, la ville qui compte près de 8000 habitants, s'enorgueillit d'être le "berceau de la démocratie" en Argentine. Placée comme son nom l'indique sous la protection de "Nuestra Señora de los Dolores", une belle église de style roman est consacrée à la Sainte Patronne. 

C'est là que le 25 janvier 1881, Marie, âgée de vingt-trois ans, va convoler avec un certain Jean Lagarde, originaire d'Etcharry en Basse-Navarre. Clémentine Etcheber, devenue Clementina Etcheverry, est son témoin. De cette union vont naître trois enfants, Jean, le 27 janvier 1882, Margarita, le 26 août 1883 et Fernando, le 1er novembre 1884. Les trois enfants sont baptisés en l'église "Purificación de la Virgen María" d'Ayacucho.

Après son mariage, le jeune couple semble en effet avoir quitté Dolores pour Ayacucho, une ville à environ 150 kilomètres au sud-est de là, en pleine pampa. C'est probablement là, entre 1881 et 1883, que Marguerite, la mère de Marie va rejoindre sa fille puisqu'elle est la marraine de la petite Margarita en août 1883.

Jusque-là, la vie de Marie en Argentine est assez facile à suivre. C'est après que tout se complique... A partir de 1885, nous perdons la trace de Jean Lagarde. Marie reparaît quant à elle en 1887 à Juárez où le 13 octobre, elle donne le jour à une petite Clementina Serviela (sic) de père inconnu. L'enfant naturelle est reconnue a posteriori par son père, Tomas Etcheverri. Sur l'acte de reconnaissance, le père signe Thomas Etcheberry. A-t-il un lien de parenté avec la cousine Clémentine Etcheber ?

Marie aura encore deux enfants nés de père inconnu en 1892 et 1896, José Pedro et Graciana, baptisés également à Juárez. Puis une petite dernière, Florentina, naît le 14 mars 1902 toujours de père inconnu, et elle on lui donne pour marraine sa demi-sœur Margarita Lagarde, âgée de dix-neuf ans (!). Le baptême de Florentina a lieu à Coronel Pringles, le 22 octobre de la même année, Marie a alors 45 ans !

Beaucoup d'interrogations demeurent au sujet de cette Marie. Où est passé son premier époux ? Est-il mort ? Ont-ils divorcé ? Si ses quatre enfants "naturels" étaient ceux de Thomas Etcheberry, pourquoi n'aurait-il reconnu que la première ? Que sont devenus les sept enfants de Marie dont aucun mariage ni descendance n'apparaissent dans les registres de FamilySearch ? Où Marie a-t-elle fini ses jours, à Coronel Pringles, son dernier domicile connu en 1902 ? Autant de questions pour l'instant sans réponses...
[A suivre]

Points de chute de la famille Serbielle, du NE au SO :
Dolores, Ayacucho, (Benito) Juárez, Laprida et Coronel Pringles 

Illustration : Ayacucho (non daté) Wikimedia
Sources: AD64 (état civil), Gen&O (état civil et minutes notariales), FamilySearch, Geneanet, Wikipedia.  

lundi 26 mars 2018

Une mère et ses filles en Argentine (I) - Marguerite

Avant propos
Le billet écrit en décembre 2015 "Emigration basque : et si l'on parlait des femmes ?" est à ce jour le plus lu de ce blog. Dernièrement, je reçois d'une amie de longue date mordue de généalogie depuis bien plus longtemps que moi, ce message : "Je crois que j'ai retrouvé ta "petite Marie !".  S'en suit un échange de courriels entre Maïté et moi pour partager nos trouvailles qui va nous conduire de surprises en surprises. Quand j'ai donné ce titre à mon post, j'étais loin d'imaginer que je tenais là une incroyable histoire d'émigration basque au féminin ! Un gynécée familial parti du berceau de mes ancêtres dans la Soule et qui plus est, lié à eux.


Je m'autorise une première entorse à la chronologie de cet exil en commençant pas la mère, Marguerite Lohitçun. Née le 2 juin 1825 dans la maison du même nom d'Aussurucq, elle est la fille de Joseph Lohitçun, laboureur, adjoint au maire, et de Marie Etcheber (ou Etcheberry) d'Ordiarp. Douzième d'une fratrie de quatorze, c'est aussi la petite soeur de ma trisaïeule Marie Lohitçun (1809-1842). Marguerite ne dérogera pas à la règle des familles nombreuses au 19e siècle et aura dix enfants.

Son mari Pierre Serbielle dit Etchats décède à Aussurucq le 2 mai 1874 et, à 49 ans, Marguerite se retrouve veuve avec cinq enfants, les autres lui ayant tous été enlevés en bas âge. Un an et demi plus tard, son aîné, Joseph, se marie avec une fille du village, Marianne Chalde-Lago, et hérite de la maison Etchats. Marguerite cohabite donc avec son fils et sa bru, et ses quatre filles, Marie, née en décembre 1857, Engrâce dite Gracieuse en août 1861, Célestine en mai 1863 et la "petite Marie", en juillet 1870.

De la grande fratrie dont elle-même est issue, il ne reste à Marguerite qu'un frère aîné, Pierre, cultivateur et héritier de la maison Lohitçun, et quatre sœurs, l'une commerçante à Bayonne, une autre émigrée à Montevideo (Uruguay), une troisième partie suivre son mari à Sauguis, et la dernière, que j'ai eu l'occasion d'évoquer, mariée à un chef douanier à Cette (Hérault).  

Une chose est sûre, Marguerite Lohitçun veuve Serbielle est présente dans l'étude de Maître Sallaberry à Mauléon (Basses-Pyrénées) le 4 mai 1880 quand elle comparaît avec son fils et sa belle-fille pour une vente de terrain. Dans cet acte, il apparaît que la fille cadette, Marie, s'est expatriée entre temps à Dolores en Argentine. Les trois autres sœurs, encore mineures, sont toujours auprès de leur mère.

Marguerite se sentait-elle de trop avec ses filles dans la maison de son fils ? Nous ne le saurons jamais. Ce qui est certain, c'est qu'entre 1880 et 1883, seule ou avec une de ses filles, elle va prendre à son tour le chemin de l'Argentine pour rejoindre sa fille Marie. Le 10 octobre 1883, Margarita Serbiel (sic), 56 ans, porte sur les fonts baptismaux de l'église Purificación de la Virgen María d'Ayacucho, sa petite-fille Margarita, née deux mois auparavant du mariage de Marie Serbielle et Jean Lagarde.

[A suivre]
Illustration : Arrivée à Buenos Aires (non daté) Archivo General de Nacion, Argentina
Sources: AD64, Gen&O, FamilySearch           

mercredi 22 novembre 2017

La saga des Urrizaga (V) - L'Amérique

Dans le billet consacré aux familles de Valcarlos, j'évoquais mon aïeul Pedro Urrizaga et son épouse Graciana Gortari, nés respectivement en 1786 et 1784 (sosa 44 et 45). Ensemble, ils auront dix enfants entre 1841 et 1865. Chose rare pour l'époque, tous vont se marier à l'exception de la deuxième, Catalina. Mon arrière-arrière-grand-père, Martin Urrizaga épousera Dominica Biscaïtchipy le 23 novembre 1882 à Saint-Jean-le-Vieux (64). Leur fille aînée Gratianne sera la seule à rester au pays, le reste de la fratrie choisissant d'émigrer en Argentine.

Une autre branche a fait le même voyage, celle d'un frère de Martin, le numéro 6 de la fratrie Urrizaga-Gortari. Pedro Urrizaga (né en 1853), marié à Ana Barcelona, est le père de la jeune femme dont j'ai raconté la rencontre lors d'un baptême en l'église San Bernardo de Buenos Aires. Les frères et sœurs de Maria Victoria vont tous essaimer en Argentine au tournant du 20e siècle. On les retrouve à Buenos Aires, puis à Salto ou Guerrico et jusqu'à La Pampa, grande plaine au centre du pays qui porte bien son nom... 

Un autre Pedro Urrizaga (!) né trois ans après "Pedro numéro 1" et quatre ans avant Martin se marie le 12 février 1884 à Santiago Apostol, la basilique jacquaire de Valcarlos, avec une jeune fille du même village, Marie Ausqui. Marie donnera naissance à cinq enfants, trois garçons et deux filles. Celui qui nous intéresse, c'est Juan. Né le 17 décembre 1892, c'est l'avant-dernier de la fratrie. Un rang inconfortable.

Alors qu'il est adolescent, l'Espagne fait face à de fortes tensions intérieures. La guerre perdue contre les Etats-Unis et une longue période d'instabilité à la tête du pays avant le retour de la monarchie ont eu pour conséquence une grave crise agraire, un retard industriel conséquent par rapport aux autres pays d'Europe et la montée des nationalismes, basco-catalans notamment. Ce contexte et sa situation de cadet semblent avoir décidé celui qui s'appellera bientôt John à quitter son pays.

Lui ne va pas choisir l'Argentine comme ses oncles et cousins mais l'Amérique, le fameux Far West. ll s'installe à l'instar de nombreux basques dans le Nevada comme berger puis très vite, devient propriétaire d'un petit cheptel de brebis. Le 10 octobre 1925, il épouse une "payse", une Navarraise comme lui, Julia Urdiroz. Elle a 27 ans, lui 32 quand ils convolent à Salt Lake City (Utah). 

Avec leurs trois fils, Raymond "Ray" (1926), John "Johnny" (1927) et Robert "Speed" (1934), ils s'établissent à Ely (Nevada). L'épopée de cette famille est racontée par le fils de John, Richard Urrizaga, dans "The Outlaw and the Pocket Watch", non traduit en français mais disponible sur une plateforme de ventes en ligne bien connue.

Le pays natal restera ancré à jamais dans le cœur de tous ces "Amerikanoak", qui choisirent de vivre au loin. A un autre ouvrage écrit en 1957 par Robert Laxalt "Mon père était berger", j'emprunte cette jolie phrase qui reflète bien cet attachement : "Urrun bizi naiz, bainan bihotzez bethi zuzkin" (Je vis loin mais mon cœur est toujours près de toi)... 

Illustration : Pinterest (exposition non datée à Ely, Nevada)
Sources : Geneanet, FamilySearch, Cosmovisions.com (L'Espagne depuis 1898), Wikipedia
Bibliographie : Richard Urrizaga "The Outlaw and the Pocket watch", Page Publishing, Inc. 2016 
Robert Laxalt "Mon père était berger" - Un basque dans l'Ouest américain (Ed. Aubéron, réédité en 2009).

samedi 18 novembre 2017

La saga des Urrizaga (IV) - La rencontre

Mon vieux guide Baedeker de la République argentine à la couverture rouge écornée m'apprend que le quartier Villa Crespo de Buenos Aires est né en 1888 quand fut installée sur des terrains appartenant à la province de La Plata une usine à chaussures, la Fabrica National de Calzado. Je suppose que celle-ci a vu travailler de nombreux émigrés fraîchement arrivés du Pays basque.

J'avise une église toute simple et décide de pousser la porte pour m'y reposer quelques instants. San Bernardo, c'est son nom, est assez récente puisqu'elle date de 1896. A peine ai-je le temps de m'imprégner de la sérénité du lieu qu'un groupe de personnes y pénètre à son tour et se dirige vers le baptistère. Je m'installe au dernier rang pour suivre discrètement la cérémonie.

Soudain, une très jeune mère, le visage en partie dissimulé sous sa mantille, s'assoit près de moi et me sourit. Tout en essayant de calmer un bébé de quelques mois posé sur ses genoux, elle se présente spontanément :

"Bonjour, je suis Maria Victoria Urrizaga, et voici ma fille Ana Isubihere, elle a neuf mois et a mal aux dents !
- Oh bonjour ! Dites, je suis curieuse mais qui sont ces gens ?
- Vous voyez cette jolie femme qui porte le bébé sur les fonts baptismaux ? C'est ma mère, Ana Barcelona, la marraine, et l'enfant, c'est Ana Rosa, la première fille de mon oncle maternel Pedro Barcelona. Elle a deux mois et demi, elle est née le 30 août. Vous êtes française, non ? 
- Ça s'entend tant que ça ?
- ¡Claro que sí!" me lance-t-elle en riant et poursuit : "Mon oncle Pedro, vous savez, il est né en France, enfin, au Pays basque. Dans un village appelé Arnéguy. En fait, son vrai prénom, c'est Pierre."

Ma voisine me paraissant d'humeur bavarde, je décide d'en profiter :
"Alors votre mère aussi est née en France ?
- Non, c'est une curieuse histoire, vous savez. Mes grands-parents qui sont aubergistes à Arnéguy, Arnaud Barcelona et Marie Jaureguy, ont laissé leurs deux premiers enfants au pays et sont venus ici vers la fin des années 1850 quand l'Argentine accueillait des émigrés par milliers venant de toute l'Europe. 
Ma mère et son frère Guillermo sont nés ici en 1860 et 1862, puis mes grands-parents sont repartis à Arnéguy où ils ont eu Pierre en 1868 et Jeanne en 1871. Ma mère n'a jamais connu sa petite sœur mais elle sait qu'elle s'est mariée cette année en février avec Dominique Gaztambide, un maçon d'Arnéguy. En revanche, son petit frère lui, est venu vivre ici, et s'est marié l'an dernier avec Agustina Gonzales, une Argentine. Maman était son témoin et maintenant, elle est la marraine de sa première née".

Maria Victoria reprend son souffle et tandis qu'elle chatouille sa petite fille pour lui faire oublier ses quenottes, je "digère" toutes les informations qu'elle vient de me donner. Ce n'est pas la première fois que je suis confrontée à ces aller-retours entre le Pays basque et l'Argentine, c'était déjà le cas de ma trisaïeule Dominica Biscaitchipy, mais là, j'en reste sans voix.

Ma lointaine parente* s'est montrée si gentille que j'ai un peu de scrupules à me sauver comme une voleuse mais lui expliquer ma présence en ce lieu et en ce jour serait trop compliqué...
[A suivre]

*Maria Victoria est née à Buenos Aires le 17/11/1881, elle a donc presque 19 ans le jour de ce baptême, le 07/11/1900. Son père, Pedro Urrizaga, né en 1853 à Valcarlos est un frère aîné de mon arrière-arrière-grand-père Martin Urrizaga (sosa 22). 

Illustration : Photo du livre de Claudio Salvador "Villa Crespo y la industria del cuero". 
Sources : Geneanet, FamilySearch, AD64, Généalogie64, Historia de Parroquias de Buenos Aires,  Argentina Exception
Ce billet a été réalisé dans le cadre du RDV Ancestral, un projet d'écriture mêlant littérature et généalogie. La règle du jeu est la suivante: je me transporte dans une époque et je rencontre un aïeul. Pour retrouver mes précédents billets sur ce thème, suivre le libellé #RDVAncestral.

vendredi 10 novembre 2017

La saga des Urrizaga (I) - Les sources

Mon dernier billet imaginait une rencontre avec mon arrière-grand-mère Gratianne Urritzaga (1883-1951) seule à être restée au pays alors que ses frères et soeur avaient pris un ticket sans retour pour l'Argentine. J'ai voulu en savoir plus sur cette famille, originaire de Valcarlos ou Luzaide en basque , petit village de Navarre à quelques lieues seulement de la frontière - toute symbolique - avec la France .

Je ne pensais pas que cette recherche me prendrait autant de temps et pourtant, j'y ai consacré une bonne partie de la semaine. Suivre les Urrizaga en Espagne, Argentine, Uruguay et Etats-Unis m'a parfois donné le tournis. La répétition à l'envi des mêmes prénoms sur trois ou quatre générations m'a fait la sensation de replonger dans "Cent ans de solitude", le roman épique de Gabriel Garcia Marquez ! Chez les Urrizaga, pas d'Aureliano ou de José Arcadio mais des Pedro, des Juan, des Maria et des Graciana à la pelle, même l'improbable Maria Eusebia est revenue dans plusieurs branches.

Difficile de trouver un angle d'attaque pour restituer ce travail sans égrener des noms, des dates et des lieux au risque de perdre mon lecteur, comme je me suis parfois perdue moi-même. Ceux qui suivent ce blog savent par ailleurs que ce n'est pas mon style. Je préfère de beaucoup le côté anecdotique de la généalogie que je pratique en amateur depuis trois ans, quitte à déplaire aux puristes, ce que j'assume.

Néanmoins, pour ce premier volet de la saga Urrizaga, j'ai choisi de parler un peu "méthode", ce qui me permet de coller en même temps à l'un des généathèmes du mois de novembre proposé par la Gazette des Ancêtres qu'on pourrait résumer par "Du bon usage des sources" : les croiser, les vérifier, les partager. 

Prenons donc "mes Urrizaga" d'Espagne, j'ai la chance d'avoir une généalogie dont certaines branches ont déjà été étudiées avec plus ou moins de rigueur par trois membres de Geneanet, un site de généalogie en ligne très largement "collaboratif". Je précise que je n'ai que la version "basique" gratuite et que par conséquent, je ne prends en compte que les arbres en ligne en accès libre. 

Le contributeur le plus prolixe se nomme Julio A. Alson-Haran, il est espagnol et je lui dois beaucoup. Il s'est largement documenté sur les origines de Valcarlos dont le nom viendrait de ce que Charlemagne s'y serait arrêté en revenant de Roncevaux (où chacun sait que ce sont les Basques et non les Arabes qui ont tué son neveu Roland !). Bref, Julio a fait un énorme travail d'indexation d'actes de naissance et de mariage de l'autre côté de la frontière.

Néanmoins, après avoir profité de ce "défrichage", j'ai pris la peine de vérifier sur FamilySearch (le site des Mormons) les informations qui concernaient directement "mes ancêtres" et de noter sur mon logiciel Généatique les références de chaque acte. Pour certaines branches qui ne concernaient pas directement Julio ou les autres contributeurs, j'ai poursuivi ainsi mes propres recherches.

FamilySearch m'a également permis d'avancer sur la "diaspora" Urrizaga, lesquels ont essaimé en Argentine surtout mais aussi en Uruguay et aux USA (Utah, Nevada). Enfin, comme les ramifications prenaient souvent leurs sources en Pays basque français, je me suis appuyée soit directement sur les AD64 (elles sont en ligne mais on ne peut plus avoir les copies d'actes en format jpg ce qui est bien regrettable) soit sur l'énorme travail d'indexation réalisé par la formidable association Gen & O.
Voilà pour le "making of", pour les prochains billets, nous rentrerons dans le vif du sujet...

[A suivre]
Illustration : Valcarlos, vue générale (delcampe.net)

samedi 21 octobre 2017

Celle qui est restée

Mariage de Dominica Etchemendy et Jean Curutchet
© Collection personnelle Rodolfo Lara
Décidément, ce "rendez-vous ancestral" me pousse à toutes les audaces. Cette fois, je vais me glisser subrepticement parmi les invités d'une noce. Nous sommes le 20 juin 1930 à Saint-Jean-le-Vieux, Basses Pyrénées, et c'est le mariage de ma grand-tante, Dominica Etchemendy avec Jean Curutchet. Elle, je l'ai un peu connue enfant quand nous allions rendre visite à cette sœur aînée de ma grand-mère paternelle dans sa maison de la rue des Pyrénées à Saint-Jean-Pied-de-Port. Mais aujourd'hui, ce ne sont pas les mariés qui m'intéressent.

Non, celle que je veux approcher car elle m'en apprendra davantage sur mon sujet, c'est mon arrière-grand-mère, Gracianne Urritzaga*. Quand je me suis lancée dans l'étude de cette branche, j'ai été frappée par le nombre de départs pour le "nouveau monde". Or, chez "mes" Urritzaga, toute la fratrie a émigré en Argentine au début du 20e siècle, toute, à l'exception de mon arrière-grand-mère Gracianne. Si elle n'était pas restée enracinée dans son Pays basque natal, je ne serais pas là aujourd'hui. 

Et la voilà justement qui s'approche de moi, pensant sans doute que je suis une invitée de la famille du marié, venue du village voisin de Saint-Michel. Vêtue d'une robe couleur de jais - elle porte le deuil de son mari mort il y a deux ans - très brune, plutôt mince, les cheveux ramassés en chignon sur la nuque, elle a un sourire doux tandis qu'elle s'avance vers moi en me tendant une cafetière fumante :

"Egun on Amatxi, je suis votre arrière-petite-fille et je suis journaliste. Je sais que vous êtes très occupée mais pourrais-je vous poser deux ou trois questions ? C'est pour un reportage sur la diaspora basque". Elle m'observe, interdite, je ne suis pas sûre qu'elle ait bien compris et je profite de l'effet de surprise pour continuer :

- Vous êtes née le 19 septembre 1883 dans ce village et vous êtes l'aînée et l'héritière de cette maison, ce qui explique peut-être que vous n'en soyez jamais partie ?
- En fait non, me coupe-t-elle, ce n'était pas cette maison mais une autre. Je suis née à Larrondoa. Celle-ci, Bidakurria, nous l'avons achetée avec mon mari Jean Etchemendy. Lui aussi, vois-tu, est parti tenter sa chance en Amérique et est revenu avec un petit pécule. Mais oui, là où tu as raison, c'est que je suis la seule à être restée, tous mes frères et sœur sont partis.
- Avez-vous de leurs nouvelles ?
- Bai, je suis toujours en contact avec ma sœur cadette Maria qui s'est mariée avec Michel Dorronsoro, un Basque qu'elle a connu là-bas. Ils vivent à La Plata et ils ont huit enfants.
- Et vos frères ?
- Les trois sont partis également, ils ont été aussitôt portés insoumis (soupir). Seul Jean-Félix s'est marié, lui aussi à La Plata. Avec sa femme Josefa Arteaga, ils ont eu deux enfants, un garçon et une fille.
- Mais Amatxi, plus surprenant, j'ai appris que votre propre mère Dominica Biscaïchipy, était née à Buenos Aires ?
- Tu es bien renseignée, en effet. Mes grands-parents maternels sont partis en Argentine où ils se sont mariés et ont eu ma mère, ils sont revenus ici, se sont remariés (!) et en ont profité pour la reconnaître comme leur fille. Plus tard, ils ont eu mon oncle Laurent.
- Et saviez-vous que vous aviez des cousins Urrizaga en Uruguay et même dans l'Ouest Américain ?
- Tu sais, au départ la famille venait de Valcarlos, même si c'est tout près d'ici, c'est en Espagne et au siècle dernier, l'Espagne était plus pauvre encore que la France et donc, beaucoup n'ont pas eu d'autre choix que de partir. Certains sont revenus, d'autres sont restés, c'est comme ça Gaichoua !
- Je comprends. Milesker Amatxi, je vous laisse à vos invités.
- Izan ontsa, petite !"
Maria Urrizaga et Miguel Dorronsoro
© Collection personnelle Rodolfo Lara
Pour la petite histoire, les deux photos ci-dessus m'ont été envoyées suite à un précédent billet par un petit-fils de Maria Urrizaga-Dorronsoro qui vit à La Plata (Argentine). 
Sur la photo de groupe, ma grand-mère est assise en bas à droite, à côté de sa sœur Maddie, elle-même assise à côté de mon arrière-grand-mère Gratianne. Les sœurs de la mariée sont toutes reconnaissables au long col blanc sur leur robe noire. Enfin, les notes en espagnol précisent qu'il s'agit d'un souvenir de la famille d'Europe de la grand-mère. Emouvant, non ? Gracias Rodolfo Rogelio Lara !  

*  L'état civil français a ajouté à cette branche un "t" (Urritzaga). En basque espagnol (origine de la famille), le nom s'écrit Urrizaga.

Lexique
Egun On Amatxi (prononcer "amatchi") : Bonjour Grand-mère
Milesker : Merci
Bai : oui (ez = non)
Gaichoua : Expression qui peut se traduire par "bon sang"
Izan ontsa : Au revoir (bas-navarrais)

Sources
AD 64, Association Généalogie 64, Family Search, et mémoire familiale.
Ce billet a été réalisé dans le cadre du RDV Ancestral, un projet d'écriture mêlant littérature et généalogie. La règle du jeu est la suivante: je me transporte dans une époque et je rencontre un aïeul. Pour retrouver mes précédents billets sur ce thème, suivre le libellé #RDVAncestral.

vendredi 5 mai 2017

Les passagers de l'entrepont (IV)

Débarquement à Buenos Aires - Non daté
Autant le dire tout de suite, nous ne saurons pas si Dominique Ressegue de Barcus était sur les quais de Buenos Aires pour accueillir sa soeur Magdeleine. C'est ainsi, la généalogie débouche souvent sur des impasses. Le plaisir est dans la quête, la frustration aussi, souvent. Aucune trace des Ressegue, de Marie Mirande, d'Anne Heguiaphal, de Jean Behety, de Jean Harchinchu ou des Navarrais.

Même mon lointain parent, Pierre Eppherre d'Alçay, qui portait les mêmes nom et prénom que mon grand-père, je ne l'ai pas retrouvé dans le recensement de 1895 en Argentine, ni en Uruguay voisin. D'après son livret militaire, il est déclaré "insoumis" le 6 juin 1893. Au regard de son adresse une indication plutôt vague : Amérique. On retrouve bien un Pedro Eppherre déjà évoqué et au fond, peut-être me suis-je trompée depuis le début ? Je ne désespère pas d'obtenir des réponses un jour...

Un dont on sait en revanche ce qu'il est devenu, c'est le benjamin du groupe. Vous rappelez-vous de Jean Eliçabe de Charritte, 14 ans au moment de la traversée ? Triste destinée que la sienne, son livret militaire nous apprend qu'il a contracté la fièvre jaune au Brésil. Il décède à l'hôpital de Sao Sebastiao (province de Rio de Janeiro) le 11 mai 1896, à l'âge de 22 ans. Le consul de France au Brésil en fait la déclaration auprès des autorités militaires qui, je suppose, en informent les malheureux parents.

Un Bernardo Dorgambide apparaît dans le census de 1895 de Buenos Aires, son âge colle avec celui de notre "Beñat", le "meilleur copain" de Pierre. Il est marié avec une certaine Juana (Jeanne) Vidal ou Bidat selon les actes, née en 1874 à Buenos Aires. Ils ont eu deux fils dont on retrouve les actes de baptème à l'église San Jose de Flores de Buenos Aires, celui de Domingo (Dominique) le 14 septembre 1895 et celui de Martin le 22 mai 1897.

Curieusement, sur son livret militaire, il est mentionné que Bernard Dorgambide a une adresse en Argentine en mars 1901 mais le 24 juillet 1904 on le retrouve à La Bastide-Clairence, son village natal. Un mois jour pour jour plus tard, il est réformé ... pour obésité ! Il ne fera pas la guerre de 14-18.

Jean Chanquet d'Esquiule est recensé en 1895 en Argentine et à cette date, il est encore célibataire. Pourtant, le 5 février 1898 est baptisé en l'église Nuestra Señora de Balvanera à Buenos Aires, un petit Enrique fils de Juan Chanquet, 30 ans, et Eugenia Elissetche, 24 ans, les deux originaires de France et demeurant à Marcos Paz. Le parrain de l'enfant est un certain Juan M. Chanquet, 45 ans, français. Peut-on alors en conclure que lorsqu'il s'embarque sur le Congo en octobre 1888 Jean Chanquet s'apprête à retrouver son "oncle d'Amérique" ?

Lui aussi reviendra en France en 1913 et servira sa patrie brièvement avant d'être réformé en 1915 pour cécité.  A Buenos Aires, il a peut-être croisé Jean-Pierre Halcepo de Sainte-Engrâce qui lui aussi s'est marié avec une française, Maria Luisa Carsuza, et dont la fille Catalina est baptisée le 28 janvier 1905 dans la même paroisse qu'Enrique Chanquet. D'après son livret militaire, Jean-Pierre n'est plus jamais rentré.

Ainsi s'achève cette "saga" des passagers du Congo, destins croisés de jeunes gens qui voulaient croire en un avenir meilleur...
[Fin]    
   
Sources : Livrets militaires 64, FamilySearch (census de Buenos Aires 1895), Institut Culturel basque (Eke-Icb) pour la photo ... Et la libre interprétation de l'auteure de ce récit...  

jeudi 4 mai 2017

Les passagers de l'entrepont (III)

Cette fois, ça y est, ils sont partis. La traversée durera vingt-deux jours, aussi faut-il s'occuper. Avec les copains, on joue au mus*, on parle du pays, de la famille, pas trop pour ne pas avoir le coeur gros, et de la conscription à laquelle on vient d'échapper. On reluque aussi les filles. Tous n'ont d'yeux que pour la jolie Faustina Barace, 17 ans, qui vient d'Isaba en Navarre espagnole. Mais attention, sa mère, Josefa, veille...

Le meilleur copain de Pierre pendant cette traversée s'appelle Beñat Orgambide, ou Dorgambide, va-t-on savoir avec ces employés d'état civil ! Il est né le 23 février 1871 à La Bastide-Clairence, en Basse-Navarre. Laboureur comme son père Arnaud, il est l'aîné d'une famille de sept enfants. C'est le plus gros de la bande, Pierre le taquine un peu et se moque aussi de son basque bas-navarrais différent de celui qui se parle en Soule. 

Les Souletins, ce sont Jean Behety, né le 8 février 1871 à Barcus dans la maison d'Etienne Behety et de Marianne Eyheralt mais placé comme domestique à Gotein-Libarrenx, Jean Harchinchu, 16 ans et Jean-Pierre Halcepo, 17 ans, tous deux de Sainte-Engrâce, et Dominique Bente de Trois-Villes bien que né à Tardets le 6 mars 1872. Lui aussi est l'aîné de sept enfants, au foyer de Basile Bente et Gracieuse Aguer.

Il y a aussi les Basco-béarnais comme Jean Chanquet d'Esquiule, né le 19 mai 1869, fils de Pierre Chanquet et de Marie Muscagorry. Il a le coeur gros de partir mais c'est un cadet et comme le veut la tradition, c'est à son aîné de trois ans, Joseph, que reviendra la ferme. Pierre et ses copains se sont aussi liés d'amitié avec un Navarrais de 18 ans, Jose Maria Etchenique, originaire d'Etchalar. Un autre petit gars qui les intéresse c'est Bernard Lamardonne, 17 ans, de Lourdes et dont le principal intérêt est qu'il voyage avec sa grande soeur de 22 ans, Claire. 

Trois jeunes filles du pays ont embarqué seules. D'Anne Heguiaphal, 25 ans, on ne sait pas grand chose mais on suppose qu'elle voyage avec Marie Mirande, 22 ans et Magdeleine Ressegue, 21 ans, toutes trois de Barcus. Marie porte le prénom et le nom de sa mère, elle est née le 21 novembre 1866 à Barcus mais l'homme qui l'a déclarée ne lui a pas donné son nom. Quant à Magdeleine, née le 19 janvier 1867 à Barcus chez Bertrand Ressegue et Marie Hoursourigaray, elle part retrouver son frère Dominique, embarqué sur ce même bateau le 5 novembre 1886. 

Bientôt deux ans. Magdeleine espère qu'il sera là à l'arrivée à Buenos Aires... 
[A suivre...]
* Jeu de cartes très populaire au Pays Basque

Sources : AD64, Registres militaires 64, Fonds Vigné, Association Ikerzaleak

mercredi 3 mai 2017

Les passagers de l'entrepont (lI)

Le port de Bordeaux - Sources : Visas en Bordelais
Sorti en mars 1878 du Chantier Naval de La Ciotat alors propriété des Messageries Maritimes, le Congo effectue sa première traversée le 20 novembre de la même année. Il dessert pour la compagnie les liaisons vers l'Amérique du Sud. En août 1888, deux mois seulement avant le départ de nos héros, il ramène chez lui l'empereur Dom Pedro du Brésil et toute sa suite qui occupent toutes les cabines de la première classe.

Ce ne sera évidemment pas le cas de Pierre Eppherre et de ses camarades qui, comme la plupart des émigrants (jusqu'à 1200 sur le Congo !) voyageront dans l'entrepont. Voilà ce qu'en dira un témoin en 1908 :"La dernière classe, si on peut appeler ça une classe était l'entrepont. comme dortoir, une partie de la cale avant, avec des lits à paillasse mais sans draps ; comme réfectoire et promenoir, la pointe avant du bateau ; c'était là qu'était apportée la nourriture dans un matériel de campement ; la vaisselle se composait d'assiettes en métal et couverts en fer battu étamé que les passagers nettoyaient eux-mêmes ; c'était la classe des émigrants.

On y trouvait des Basques, sachant à peine le français, de la région de Bayonne et d'Oloron, avec leur blouse courte et leur petit béret bleu [...] ; pour passer le temps, ils exécutaient selon leur fantaisie, des danses de leur pays, on les voyait tourner sur eux-mêmes tout en claquant des pouces, accompagnés d'une guitare, tandis que les femmes chantaient d'un air nasillard un refrain langoureux ; dès que les Basques avaient fini, c'était au tour d'Espagnols et de Portugais."

En attendant, on imagine nos jeunes basques les yeux écarquillés devant le spectacle incessant des quais de Bordeaux et l'énorme paquebot à vapeur qui va bientôt les avaler, jurant à coup de Ala Jainkoa* !  lâchés maintenant que Ama** n'est plus là pour leur taper sur les doigts. C'est qu'il est imposant le Congo avec ses quelque 125 mètres de long et ses 12 mètres de large, ses trois mâts et son immense cheminée !

Avec Pierre, ils sont une dizaine de garçons du même âge à plaisanter pour se donner du courage. Le plus jeune a 14 ans. Il se nomme Jean Eliçabe, il est né le 10 avril 1874 à Lacarry en Haute-Soule au foyer d'Arnaud Eliçabe et Brigitte Bassaber. Le plus âgé c'est Jean-Pierre Garat, il est noté âgé de 17 ans sur les registres de Jean Vigné. En fait, il en a presque 20 puisqu'il est né le 11 novembre 1868 à Esquiule. Il vit chez ses parents Jean Garat et Marguerite Balent à Orin, un petit village à la limite du Béarn.    

[A suivre]
*juron basque **Maman

Sources : AD 64, Registres militaires 64, Encyclopédie des Messageries Maritimes, Visa en Bordelais, Wikipedia