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samedi 17 octobre 2020

La quête de Dominique Inchauspé dit Tanto (I)

Le 23 avril 1845, je me glissais subrepticement dans la maison de Pierrisen du bourg d'Abense-de-Haut en Soule. Dans une chambre à l'étage, un lit recouvert d'une courtepointe en laine rouge et surmonté d'un grand crucifix en bois occupait toute la place. De l'oreiller émergeait la tête d'un vieillard chenu qui semblait au plus mal. 

Je m'assis sur une chaise en paille à hauteur de son visage et pris une de ses mains tavelées entre mes doigts. Je me préparai à un monologue plus qu'à un véritable échange, j'ignorai même si son cerveau fatigué capterait mes mots mais peu m'importait, j'avais beaucoup choses à lui dire. Et pour commencer, que j'avais mis cinq ans à le retrouver.

"Aitatxi*, je vous dois une explication. Je suis votre descendante à la sixième génération et depuis cinq ans je m'adonne à la généalogie. Or, vous êtes l'aïeul qui m'a donné le plus de fil à retordre. J'ai su assez vite que vous étiez Dominique Inchauspé dit Tanto, le père de Jean-Baptiste, mon quadrisaïeul. Vous et votre épouse, Marie Jauréguiberry, êtes mentionnés dans son acte de mariage de 1811 avec Marie-Jeanne Duthurburu. Jolie dot entre parenthèses !

Non, mon problème était de vous relier avec une maison Inchauspé et je ne vous apprendrais rien en vous disant que c'est un nom que l'on retrouve dans presque tous les villages basques. Et voilà que récemment, je tombe sur le répertoire des minutes de M° Jean-Pierre Detchandy, notaire ici-même, et que vous avez bien connu si j'en juge par le nombre d'actes où vous apparaissez. 

Dans la marge renvoyant à un acte du 8 août 1789, vous êtes cité comme Dominique Inchauspé dit Tanto mais, vérification faite dans le minutier, l'acte se réfère à un Dominique Inchauspé de Lacarry. Lequel est témoin d'une obligation entre tiers et signe d'une jolie signature. Mue par l'intuition du généalogiste, je parcours les registres de baptême et mariages de Lacarry qui sont assez fournis pour l'époque.

Là, je découvre l'acte de baptême le 13 août 1789 d'un Dominique, fils de l'héritière de la maison Inchauspé de ce lieu et dont le parrain est cadet de ladite maison. Et, - miracle ! - je reconnais votre signature très particulière avec son "I" tirant sur le "y". Je sens que je brûle.

En décembre 1790, toujours dans les minutes de M° Detchandy, les choses se précisent : vous êtes Dominique Elissagaray dit Inchauspé**, cadet de Lacarry et domicilié à Abense-de-Haut, et en mars 1791, vous devenez Dominique Inchauspé, maître adventice de la maison Jauréguiberry (le nom de votre femme !). 

Enfin, en mai suivant, le clerc de notaire se fait encore plus précis : Dominique Elissagaray dit Inchauspé de Lacarry, marchand, résidant à Abense-de-Haut. Il faut attendre mars 1793 pour que vous apparaissiez comme Dominique Inchauspé dit Tanto, maison dans laquelle vous déclarez à partir de 1796 la naissance de deux fils, Manuel et Pierre, et le décès d'une petite fille de 5 ans prénommée Marie."

Avais-je rêvé où étais-je en train de sentir une pression de la main du vieillard dans la mienne ? Raviver ces souvenirs l'avait-il bouleversé ? Si je voulais continuer à dérouler le fil de sa vie, il me fallait user de plus de doigté...     

A suivre...

*Aitatxi : grand-père en basque (écrit aussi aïtatchi)

** Rappel : en généalogie basque, le nom de la maison (domonyme) prime sur celui du père (patronyme).

Illustration : J. Unceta "Aldeano con paisaje y caserío"
Sources : AD 64 (BMS, Etat civil et minutes notariales)

Ce billet a été réalisé dans le cadre du RDV Ancestral, un projet d'écriture mêlant littérature et généalogie. La règle du jeu est la suivante: je me transporte dans une époque et je rencontre un aïeul. Pour retrouver mes précédents billets sur ce thème, suivre le libellé #RDVAncestral. 

samedi 20 avril 2019

Les deux testaments d'Anne D'Etchahon

En ce 27 avril 1786, Maître Pierre Darhan, la petite trentaine, demande à son premier clerc de lui apporter le testament établi par son défunt père de la Dame Anne D'Etchahon, veuve d'André Darhanpe, marchand et ancien jurat de Tardets. Malgré l'habitude, il a toujours un mouvement de recul au moment de déchiffrer les pattes de mouche de celui dont il a hérité la charge.

La famille Darhanpe est bien connue dans cette petite bourgade de Haute-Soule. Les aînés ont tous fait de beaux mariages, à l'exception du cadet Grégoire qui a choisi d'entrer dans les ordres et du benjamin, Jean-Pierre qui se destine à une carrière militaire. Le jeune notaire royal n'a encore jamais rencontré Madame Darhanpe mère mais il sait qu'elle passe pour une femme de caractère. Il relit le précédent testament datant de cinq ans auparavant, affûte sa plume, la met dans sa besace et se dirige vers le bourg mitoyen de Sorholus. 

Moi aussi, je suis sur les traces depuis longtemps de cette aïeule qui m'a donné du fil à retordre et je décide donc d'emboîter le pas de l'homme de loi. Les minutes notariales ne faisant pas mention de l'âge des parties en présence et les registres de l'Ancien Régime de la Soule étant très lacunaires voire quasi inexistants, je ne connais que par bribes la biographie d'Anne D'Etchahon. Je sais qu'elle est la fille de Martin, propriétaire de la maison d'Etchahon d'Abense-de-Haut et d'Engrace d'Etchecopar dite d'Argat, surnommée "Grachiqui". 

D'après mes déductions, Anne a dû naître vers 1727 à Abense-de-Haut. Elle s'est mariée une première fois avec un certain Bernard de Galtier, décédé prématurément sans descendance mais qui lui a laissé deux maisons, celle de Galtier et celle d'Appeceix. Ce nom dont était affublée mon ancêtre Anne Darhanpe dite d'Appeceix m'a longtemps laissée perplexe jusqu'à ce que je comprenne que sa mère lui avait fait cadeau de cette maison. Mais n'anticipons pas. 

Celle que le notaire s'apprête à rencontrer, moi sur ses talons, a presque 60 ans et ne nous reçoit pas dans sa maison d'Arhanpé de Tardets où elle habite mais dans une autre demeure cossue de Sorholus. Une servante nous introduit auprès de la malade alitée. Elle se croit à l'article de la mort mais moi qui lis dans les grimoires, je pourrais la rassurer, elle vivra encore dix-sept ans. Elle serait sûrement surprise d'apprendre que la date de son décès sera même transcrite selon un calendrier républicain !

En effet, trois ans avant la Prise de la Bastille, pas sûr que la Dame Darhanpe n'ait conscience des soubresauts qui agitent le peuple ni du destin qui attend son benjamin, futur chef des Chasseurs basques dans le conflit qui verra s'affronter les Conventionnels français et les Royalistes espagnols. Pour l'heure, ne me prêtant aucune attention, elle dicte ses dernières volontés au notaire. Bien qu'elle révoque le précédent testament, les changements entre les deux versions me semblent minimes.

Son légataire et principal héritier est son fils aîné, Pierre Darhanpe, négociant et futur maire de Tardets qui lors du précédent testament a déjà reçu la coquette somme de 12000 livres en faveur de son mariage avec Marianne Despeldoy. Elle lègue 150 livres à sa fille aînée, Anne, remariée entre temps à Jean Duthurburu* laquelle, au moment de son premier mariage avec Jean Dastugue, avait reçu la maison d'Appeceix.

Les cadets Grégoire et Jean-Pierre, et Engrace, femme d'Aguer de Licharre se verront remettre également 150 livres et son autre fille Marie, épouse de Pierre de Rospide de Sorholus, 450 livres. A mon humble avis, tout ceci ne me paraît guère équitable mais je suppose qu'il y a eu des dots au moment des mariages des trois filles et des legs dans le testament du père.

Au moment de se rapprocher du Seigneur, Anne veut que la somme de 205 livres soit immédiatement employée après son décès pour célébrer des messes pour le repos de son âme. Elle y ajoute 18 livres pour l'église Sainte-Luce de Sorholus, 15 livres pour les nécessiteux du bourg de Sorholus, et 12 livres à destination de la Confrérie du Saint-Sacrement.

Le notaire lui fait ensuite lecture du testament avec explications en "langue vulgaire basque", signe et fait signer deux témoins, l'un de Tardets et l'autre de Sorholus. Mon aïeule ne signe pas, elle ne sait pas écrire. Quant à moi, j'observe une dernière fois la scène à la dérobée avant de m'éclipser. 

*Jean Duthurburu est le fils de Grégoire Duthurburu que j'avais rencontré lors d'un précédent RDVAncestral.

Ce billet a été réalisé dans le cadre du RDV Ancestral, un projet d'écriture mêlant littérature et généalogie. La règle du jeu est la suivante : je me transporte dans une époque et je rencontre un aïeul. Pour retrouver mes précédents billets sur ce thème, suivre le libellé #RDVAncestral.

Sources : AD 64 (Etat civil et minutes notariales), Gen&O, Geneanet
Illustration : Mauricio Flores Kaperotxipi "La dame à l'éventail"

samedi 17 novembre 2018

Un échange à fleurets mouchetés

Voilà des semaines que je fais défiler sur mon écran des milliers de pages de minutes notariales sous l'Ancien Régime. Et quand je dis des milliers, ne croyez pas que j'exagère. Un registre biannuel d'un notaire royal de la province de la Soule en 1755/56 contient à lui seul 1819 pages ! 

Je rassure mon lecteur, je ne les lis pas toutes. Le temps d'un clic, mon œil scanne l'acte et, l'expérience aidant, je sais repérer rapidement un lieu, un patronyme, une signature (bénis soient mes aïeux qui savaient écrire leur nom !) ou une tranche de manuscrit qui me renseigne sur la nature du document.

C'est qu'on trouve de tout dans ces actes notariés : obligations (reconnaissances de dette), quittances, baux, ventes ou échanges de maisons ou de terres, nominations de tuteurs, actes d'opposition à un mariage (si, si), testaments, inventaires ou contrats de mariage. Ces derniers ont la préférence des généalogistes car d'un seul coup, vous voilà plongé dans la vie de vos lointains ancêtres et votre arbre peut y gagner quelques branches !

Pourquoi étudier les archives notariales est-il indispensable ? En Soule et en Basse Navarre, les registres paroissiaux sont très lacunaires. La Révolution française est passée par là et nombreux sont les BMS* qui se sont perdus depuis. Alors, comme nos ancêtres, souvent illettrés dans les campagnes, voulaient garder une trace écrite d'une transaction, ils passaient devant le notaire...

"Hum, hum !
- Euh, qui me parle ?
- Moi, Madame, votre ancêtre à la 7ème génération ! Je vous écoute pérorer depuis tout à l'heure, évoquer mes contemporains avec condescendance, vous pencher sur leur vie dont vous semblez tout savoir alors que vous ne savez rien !
- Plaît-il ? Et d'abord, qui êtes-vous ?
- Je suis Grégoire Duthurburu, greffier de la Cour, Bourgeois de Tardets en Haute-Soule, Sieur de Barnetche !"

Aïe, j'ai dû déranger l'irascible grand-père de Marie-Jeanne Duthurburu, ma centenaire ! Cela faisait un moment que je voyais passer sa signature au bas des parchemins. Voyons, essayons de l'amadouer. De nos jours, les gens adorent parler d'eux, je suppose qu'il en était de même à l'époque...

"Désolée d'avoir été impolie, je suis vraiment ravie de vous rencontrer ! Et vous tombez bien, si je puis me permettre de m'exprimer ainsi, car je me demandais ce qu'était un greffier de la Cour ?

- Je suppose que vous avez entendu parler des Etats Généraux de la Soule ? Ils regroupaient l'assemblée populaire appelée Silviet et le Grand Corps qui réunissait le clergé et la noblesse, chacun instance siégeant séparément. On appelait l'ensemble la Cour d'ordre. Celle-ci était convoquée une fois par an, le dimanche suivant la fête de nos Saint Patrons Pierre et Jean, fin juin. Je parle au passé car depuis l'arrêt du Conseil du Roi du 20 mai 1733, le Silviet n'a plus le droit de se réunir."

- Pas très démocratique tout ça !" Aussitôt que ma remarque a fusé, je me mords la langue. En même temps, cette éviction de l'assemblée du peuple n'annonce-t-elle pas la fin prochaine de l'Ancien Régime pensé-je en moi-même ?
- Bon, peut-être" concède mon aïeul "mais les Etats de Soule font toujours leur office et continuent de se réunir à la Cour de Licharre, et moi d'y officier comme greffier en ma qualité de gentilhomme terretenant."

Je cesse aussitôt de brocarder ce pauvre ancêtre et le remercie sincèrement pour ses explications, me promettant d'approfondir rapidement mes connaissances de cette page d'histoire...

Acte de 1756 paraphé par M° Detchandy, notaire, et G. Duthurburu

* BMS : Baptêmes, mariages, sépultures

Pour en savoir plus sur le sujet : "Les Assemblées provinciales du Pays basque français sous l'ancien régime" de Maïté Lafourcade.
Autres sources : Ikerzaleak ; les Duthurburu sur Geneanet ; "Etat civil et registres paroissiaux", "Actes, contrats et dispenses de mariage" et "Ancêtres paysans" de Marie-Odile Mergnac (Archives et Culture ).
Illustration : Gallica

Ce billet a été réalisé dans le cadre du RDV Ancestral, un projet d'écriture mêlant littérature et généalogie. La règle du jeu est la suivante : je me transporte dans une époque et je rencontre un aïeul. Pour retrouver mes précédents billets sur ce thème, suivre le libellé #RDVAncestral.

samedi 17 février 2018

Fiers et valeureux Chasseurs basques

C'est décidé, je retourne voir ma centenaire. Et cette fois, je ne me laisserai pas impressionner par le vicaire général ! D'ailleurs, je vais attendre qu'il retourne auprès de son évêque à Bayonne. Il me faut faire vite car cette fête d'anniversaire a beaucoup fatigué Marie-Jeanne et je sais moi, qu'elle n'en a plus pour très longtemps...

Comme beaucoup de personnes à cet âge canonique, elle "perd un peu la tête" et ne me reconnaîtra sûrement pas. En revanche, ses souvenirs d'enfance sont sans doute encore présents quelque part dans son esprit embrumé et c'est à cette mémoire que je souhaite faire appel. 

"Nola zara, Amama ? Depuis que nous nous sommes vues, j'ai découvert que vous aviez eu un oncle célèbre en son temps. Aimeriez-vous m'en parler ?
- Ah oui, tu veux parler du frère d'ama, Osaba Jean-Pierre ? C'était mon parrain ! Il a eu son heure de gloire en tant que Chef du 4e Bataillon des Chasseurs basques* sous la Révolution et jusqu'au Consultat.    

"Je me souviens de la fois où il nous rendit visite dans notre demeure de Tardets, je devais avoir 9 ou 10 ans. Il était en grand uniforme : habit long "bleu France" avec hausse-col, épaulettes d'or, chapeau, et son sabre à lame courte dans son fourreau en cuir qui impressionnait tant mon grand frère Jean-Germain ! Comme j'étais sa préférée, il me fit asseoir sur ses genoux et commença à raconter rien que pour moi :

"Vois-tu, petite, le 4e bataillon basque que je commandais, cantonné à Navarrenx, était toujours resté indépendant. Mais le 4 Pluviôse de l'an IV** tomba l'ordre du ministre de la guerre de faire passer toutes les divisions militaires disponibles dans l'armée d'Italie sauf trois d'entre elles affectées au maintien de l'ordre sur le territoire.

C'est là que notre chef, le Général Moncey qui commandait les quatre bataillons basques cantonnés sur la frontière depuis le début de la guerre contre ces royalistes d'espagnols, intervint pour empêcher notre départ. Il plaida notre cause dans une lettre au citoyen-ministre en mettant en avant le caractère du Basque :

"Fier, indépendant, aimant son pays jusqu'au fanatisme, s'il perd de vue les vallées qu'il habite, les montagnes qui les couronnent, il languit, perd son énergie...". Mais il lui rappela aussi qu'au moment de la déclaration de guerre, "au bruit des premiers échecs essuyés par les Français, le Pays basque tout entier avait couru aux armes, se formant en bataillons et en compagnies franches pour combattre l'ennemi".

"C'est ainsi que nous sommes restés pour défendre le Sud-Ouest. L'année suivante, avec cent de mes hommes, nous sommes remontés jusqu'à Bordeaux qui connaissait de graves troubles. Moncey, toujours lui, écrivit au ministre : "La bonne conduite des chasseurs basques a contribué à prévenir toute effusion de sang."

Cette longue tirade avait épuisé mon aïeule, je le voyais bien. Cette fois, il me fallait l'abandonner pour de bon, laisser la petite fille qui sommeillait en elle à ses rêves auréolés de gloire ...

* Les bataillons des chasseurs basques sont créés lors de la Révolution française pour défendre la frontière contre les assauts espagnols lors de la guerre entre l’Espagne des Bourbons et la France de la Convention. En 1795, la paix est signée mais les chasseurs basques restent cantonnés sur leurs bases. En septembre 1798, les quatre bataillons sont réduits à un. En 1800, les chasseurs basques sont déployés sur Libourne, et un deuxième bataillon est reformé. Les deux bataillons feront la campagne de 1800 dans l’armée de réserve de seconde ligne dite « Armée des Grisons ». Ce qui leur fera finalement "voir du pays"... Ils seront dissous le 21 avril 1801 à Berne. 
 ** 23 janvier 1796
Lexique :
Nola Zara Amama : Comment allez-vous Grand-mère ?
Ama : Maman, Osaba : oncle
Illustration : Gravure représentant un chasseur basque (Wikipedia)
Sources : "Le chef de brigade Harispe et les chasseurs basques" par M. Labouche in "Bulletin de la Société des Sciences, Lettres et Arts de Pau" - 1892-1894 (Gallica),AD64, AD40, Genealogie64, Geneanet,
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samedi 15 juillet 2017

D'hier à demain

Une certaine effervescence s'est emparée de la maison d'Etchecoparia en ce 8 mars 1889. Les femmes règnent sur la cuisine et ne laissent personne entrer tandis qu'une bonne odeur de garbure titille les narines. Des enfants courent partout et se font rabrouer par les hommes en plein conciliabule près de l'âtre. Parmi eux, je reconnais à sa soutane le Père Emmanuel Inchauspe, venu exprès de Bayonne célébrer la messe. 

Assise dans un fauteuil antédiluvien, une frêle silhouette a du mal à rester imperméable à tout ce remue-ménage autour d'elle. Elle en est pourtant la raison. Je m'approche. Ne voulant pas renouveler la bévue de mon dernier rendez-vous ancestral, j'ai choisi une tenue discrète : jupe et corsage noir, mouchoir de tête noué sur mes cheveux. De toute façon, je gage qu'elle ne connaît pas tous ses arrière-petits-enfants...

"Urte Buru on Amama !" Ce n'est pas tous les jours qu'on a cent ans !
- Eh oui, je suis née en 1789, sous l'Ancien Régime, l'année de la Révolution française !
- Vous êtes venue au monde dans cette maison ?
- Non, à Tardets, dans la Maison Duthurburu. Ma petite sœur Marianne y vit toujours, elle a 95 ans mais on m'a dit qu'elle avait été fatiguée cet hiver, elle n'a pas pu venir aujourd'hui. Avant nous, nos parents avaient eu trois enfants, mon frère aîné Jean-Germain et mes sœurs Engrâce et Anne. Ils sont morts aujourd'hui. Gaichoua, à mon âge on est entouré de plus de morts que de vivants !
- Vous vous êtes mariée dans ce village, à Abense-de-Haut ?
- Oui, mon promis était d'ici, Jean-Baptiste Inchauspe, Battitta on l'appelait. Quand je suis arrivée, il fallait partager la maison avec mes beaux-parents. Nous étions les "maîtres jeunes" de l'etxe Harismendy, j'avais 22 ans. Mon père était praticien à la ville, alors forcément, ça m'a fait drôle d'épouser un cultivateur mais bah, c'était comme ça...
- Vous avez eu beaucoup d'enfants ?
- Ah ça oui, dix en tout mais tous n'ont pas vécu. De sa canne, elle désigne l’ecclésiastique : "Celui-là c'est un savant, il est de l'Académie basque et c'est aussi le vicaire général de l’évêque de Bayonne, on dit que Monseigneur ne peut pas se passer de lui !"      

Toute la fierté d'une mère passe dans le regard de la vieille dame. Je me tais. C'est elle qui finit par briser le silence :
- "Et toi tu es qui ?
- Je suis une descendante de votre première fille, Anne, enfin Aimée. Elle a épousé Raymond Eppherre de Sunharette en 1841, vous vous souvenez ? Voilà, je suis une Eppherre". Une Eppherre née au 20e siècle mais ça, elle n'a pas besoin de le savoir... Il est temps de prendre congé d'autant que le chanoine commence à lorgner de mon côté...

"Agur Amama ! J'ai été contente de faire ce brin de causette avec vous". Un peu triste aussi de vous quitter car je sais que vous ne survivrez pas longtemps à votre fête de centenaire. Le 29 mars 1889, Marie-Jeanne Duthurburu veuve Inchauspe s'éteint dans sa maison d'Abense de Haut, village souletin dont la devise est : "Atzotik biharrera"...     

Lexique
Urte buru on : Bon anniversaire
Etche ou etxe : maison
Gaichoua : Expression qui peut se traduire par "bon sang"
Agur Amama : Adieu Grand-mère (en souletin)
Atzotik biharrera : D'hier à demain

Sources
AD 64, Association Généalogie 64, Wikipedia (pour la biographie du Chanoine Inchauspé)
Illustration : Jean-Paul Tillac dit Pablo Tillac (1880-1969)  

Ce billet a été réalisé dans le cadre du RDV Ancestral, un projet d'écriture mêlant littérature et généalogie. La règle du jeu est la suivante: je me transporte dans une époque et je rencontre un aïeul. Pour retrouver mes précédents billets sur ce thème, suivre le libellé #RDVAncestral.

dimanche 21 juin 2015

Où je lis un ouvrage écrit par ... mon arrière-arrière-grand-oncle !

A la recherche de documents sur le Pays basque, je feuillette un ouvrage sur Gallica intitulé "Le peuple basque, sa langue, son origine" écrit par le Chanoine Inchauspé et publié par l'Association française pour l'avancement des sciences, à l'occasion du Congrès de Pau de 1892. Comme ce livret d'une trentaine de pages est passé dans le domaine public, je le télécharge et l'imprime pour le lire tranquillement plus tard.

Mue cependant par la curiosité, je fais une recherche sur Wikipedia sur l'auteur et quelle n'est pas ma surprise de m'apercevoir que le Chanoine Emmanuel Inchauspé est en fait mon arrière-arrière-grand-oncle ! C'est le petit frère d'Anne (sosa 17) que j'ai déjà évoquée plusieurs fois et le fils de Marie-Jeanne Duthurburu (sosa 35), ma "centenaire" ! (lire "Anne, ma sœur Anne" ... et "Où je fais la connaissance de ma première centenaire").

Emmanuel (Sunharette, 1815-Abense, 1902) est déjà dans mon arbre généalogique sauf que pour moi, conformément à son acte de naissance du 12 novembre 1815, il s'appelle Manuel. Encore plus fort, je m'aperçois que lors de ma visite des cimetières "familiaux" au mois d'avril, j'ai pris en photo un tombeau à Abense-de-Haut, sur lequel figurent deux Eppherre, une Marie Jeanne (1844-1925) et une Marie Anne (1854-1923), me promettant de faire des recherches plus tard à leur sujet.

Au milieu de ce tombeau, une épitaphe en basque avait bien attiré mon attention mais comme je ne le parle pas, j'avais deviné plus que traduit. A la lueur de l'article de Wikipedia, je comprends qu'il s'agit bien d'Emmanuel, abbé (apheza), vicaire général du diocèse de Bayonne, linguiste et écrivain !

Quant aux deux Eppherre voisines sur la pierre tombale, il s'agit très probablement de ses nièces maternelles, fille de Anne Inchauspé et de Raymond Eppherre dit Harismendy, mes AAGP (sosas 16 et 17). Les prénoms et dates de naissance collent mais seule une visite à la mairie d'Abense me le confirmerait avec les actes de décès.

Jusque là dans notre famille, il y avait un écrivain et académicien basque, également chanoine, Guillaume Eppherre (Aussurucq, 1911-Bayonne, 1974), un cousin germain de mon père que j'ai connu. Il me plaît de penser qu'aujourd'hui j'en ai découvert un autre...

mercredi 22 avril 2015

Où je fais la connaissance de ma première centenaire

Pablo Tillac
Voilà, ça devait bien arriver un jour : j'ai trouvé la première centenaire de mon arbre ! Cerise sur le gâteau (basque), je suis sa descendante directe. Elle est ma Sosa n°35 comme disent les pros de la généalogie. 

Chose rare pour la période, du moins pour les archives des Pyrénées Atlantiques, souvent très lacunaires pendant la Révolution française, j'ai retrouvé son acte de baptême. Mais j'allais oublier de faire les présentations...

Marie-Jeanne est née le 8 mars 1789, troisième enfant (sauf omission de ma part) de Jean Duthurburu, praticien exerçant à Tardets et d'Anne Darhampé dite Appeceix. Pour son frère aîné, Jean-Germain, né en 1787, et qui à l'âge adulte sera huissier public, je n'ai pas retrouvé d'acte de baptême ni d'acte de décès, juste un acte de mariage avec une demoiselle Henriette Cazenave.

En revanche, les actes de baptême de deux de ses sœurs indiquent qu'Engrace est née le 24 janvier 1788 et Anne, le 7 mars 1790. Ses parents ont respectivement 35 et 37 ans quand Marie-Jeanne naît, et auront après Anne encore une fille, prénommée Marianne, née en décembre 1793. Celle-ci, restera célibataire et vivra dans la maison Duthurburu jusqu'à 96 ans ! 

Le 19 juillet 1811, Marie-Jeanne s'unit à Jean-Baptiste Inchauspe dit Harismendy du village d'Abense-de-Haut. Il est cultivateur. Ensemble, ils auront dix enfants, dont mon arrière-arrière-grand-mère, Anne Inchauspe, que j'ai eu l'occasion d'évoquer ici.

A ce jour, j'étudie toujours sa descendance donc je serais bien en peine de dire combien elle a eu de petits et arrière-petits-enfants ! Ce que je sais en revanche avec certitude, c'est qu'elle est morte quelques jours après son centième anniversaire, le 29 mars 1889, dans la maison Etchecoparia d'Abense. J'ai eu quelques difficultés à retrouver son acte de décès que je cherchais plutôt à Sunharette, là où son mari et elle ont longtemps vécu et ont eu la plupart de leur enfants (à l'exception des trois aînées).

Notre centenaire aura survécu vingt ans à son mari, décédé lui le 9 octobre 1869 à l'âge de 82 ans.  

jeudi 5 février 2015

Anne ma soeur Anne ne vois-tu rien venir ?

L'un des travers lorsqu'on se lance dans la généalogie c'est de ne voir les choses qu'à l'aune de son époque. Ainsi, de nos jours ou du moins, dans nos sociétés occidentales, il ne viendrait à personne l'idée de donner deux fois le même prénom dans une même fratrie. Très vite, on s'aperçoit que cette notion est battue en brèche chez nos ancêtres. Il n'est pas rare de trouver deux Pierre ou deux Marie, par exemple.

L'explication la plus simple est que, comme on donnait souvent au nouveau-né le prénom de son parrain ou de sa marraine, lequel était souvent un grand-parent ou bien un frère ou une sœur aîné (e), on assiste à une répétition à l'envi de certains prénoms. Le risque est grand alors de se tromper de personne.

Ce fut le cas pour moi avec la mère de mon arrière-grand-père Dominique Eppherre (1851-1928) laquelle, d'après l'acte de naissance de celui-ci, s'appelait Anne Inchauspé. J'avais bien retrouvé des Inchauspé natifs de Sunharette et non pas une mais deux Anne, l'une née le 13 avril 1818 et l'autre le 5 novembre 1819.

Malgré cela, les dates ne collaient pas. Celle que je cherchais devait être née en 1812 puisque l'acte de mariage de son fils daté du 15 novembre 1881, stipulait qu'elle était alors âgée de 69 ans. Cette énigme m'a donné du fil à retordre jusqu'à ce que je retrouve son propre acte de mariage avec Raymond Eppherre et que je comprenne qu'elle était née non pas à Sunharette comme le reste de la fratrie mais à Abense-de-Haut. Et qu'il y avait bien trois Anne dans la maison Harismendy de Sunharette !
 
Mieux, on y apprenait qu'avant d'épouser Raymond Eppherre, de six ans son cadet, elle était veuve de Pierre Etchegoren (1811-1838) de Licq, avec lequel elle s'était mariée le 17 mai 1838 et dont elle avait eu un fils, Jean-Baptiste, lequel n'aura pas connu son père, décédé quelques mois seulement avant sa naissance. C'est son grand-père maternel, Jean-Baptiste Inchauspé dit Harismendy, qui le déclarera à la mairie.

Plus tard, je tomberai sur l'acte de naissance d'une fille née de père inconnu, Marguerite. Etourdi, le même grand-père l'avait déclarée comme la fille de sa fille Marie, ce qui m'a encore perturbée jusqu'à la lecture de l'acte de mariage de Marguerite mentionnant Raymond Eppherre comme son beau-père. Hypothèse qui sera corroborée par la présence de deux oncles maternels, Dominique, mon arrière-grand-père, et Jean-Pierre Eppherre, témoins en 1898 du mariage d'Anna, fille cadette de Marguerite.

Mais revenons à notre Anne. Elle aura avec Raymond Eppherre huit enfants, André (1842) et Adrien (1848) qui feront souche en Argentine, Marie-Jeanne (1844), Julienne (1846), Marie-Anne (1849), Dominique (1851) mon arrière-grand-père, Marie-Anne (1854) et Jean-Pierre (1856). Une lignée qui ne m'a pas encore révélé tous ses secrets...

Anne décède à l'âge de 84 ans et est déclarée sous le prénom ... d'Aimée. Il est vrai que lors de son premier mariage, elle apparaissait comme Anne-Maytène or Mayté (ou Maïté) veut dire Aimée en basque...
Illustration : Aurelio Arteta
Sources : AD64, Genealogie64, Geneanet