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mercredi 15 janvier 2020

Les mariés de l'an V

On ne dira jamais assez tout ce que le généalogiste doit aux indexations réalisées le plus souvent par des bénévoles d'associations. Ainsi, Mariages 33 (avec un lien sur Geneanet) m'a-t-il permis de retrouver un ancêtre que je n'aurais jamais débusqué sans cette aide. Le président de l'association girondine rencontré lors d'une précedente édition du Salon de la Généalogie m'avait bien fait une démonstration en tentant une recherche sur mon nom mais à l'époque, elle n'avait rien donné.

Et pour cause, je n'avais pas pensé aux orthographes fantaisistes de celui-ci et encore moins imaginé que les Archives de Bordeaux Métropole pouvaient couvrir une période de trois siècles commençant sous la Révolution, exactement de 1792 à 1916 ! Récemment, la mise en ligne des décès de 1970 à 2019 par l'Insee avec là encore un lien sur Geneanet, m'a amené à relancer une recherche sur mon patronyme.

Et là, ô surprise, je tombe sur un Simon Depherre marié à Bordeaux le 1er Ventôse de l'an V, soit le 19 février 1797 en plein Directoire ! Un vrai bonheur à lire cet acte, clair, détaillé, voilà qui me change des pattes de mouche des grimoires de la Soule à la même époque ! Ma première réaction va pourtant être un petit coup au cœur comme en éprouve souvent le généalogiste amateur.

Je m'explique. J'ai mis quatre ans à relier les Eppherre dont je descends aux Eppherre de Barcus, berceau de la maison du même nom et de la famille. L'une de ses branches remonte à un François Epherre dit Iriart (sosa 144) qui a fait souche à Alos, l'autre à un Simon Eppherre dit Recalt (sosa 32) qui lui, a "donné" les Eppherre de Sunharette puis d'Aussurucq. L'un est l'oncle paternel de l'autre, on parle donc de deux générations distinctes.

Que vient faire là-dedans mon Bordelais qui lui aussi se prénommait Simon ? Passé cette seconde d'appréhension sur la validité de mes hypothèses (étayées par des sources très sérieuses, je rassure mon lecteur !), son acte de mariage m'apporte toutes les réponses aux questions que je me posais à son sujet. Fils d'Arnaud Epherre dit Uthurralt, de Barcus et de Marguerite Uthurralt, de Restoue, c'est donc un neveu de François et un cousin germain de l'autre Simon.

En ce premier jour de Ventôse an V, Simon épouse à 34 ans, une dénommée Marie Burguburu d'un an son aînée, elle-même originaire de Tardets en Haute-Soule. Il "loue ses services" ce qui peut se traduire par homme à tout faire, journalier, tandis qu'elle est caffetière (sic) auprès de ses parents dans un café sis au 7 rue du 10-août à Bordeaux-Nord. 

En dehors de son acte de décès survenu le 5 décembre 1815 alors qu'il est cafetier au 16 rue Dauphine à Bordeaux (section 1) à l'âge de 53 ans, je n'ai trouvé ni actes de naissance d'enfants ni acte de décès de son épouse qui lui a survécu. A-t-elle encore déménagé ? Est-elle rentrée au pays ? Pour le moment, aucune piste...

Quant à l'arrivée de ce cadet basque (cinquième sur une fratrie de six) à Bordeaux, je pencherais pour une enrôlement comme soldat au sein du 4e Bataillon des Chasseurs basques, déjà évoqué, qui  joua un rôle de maintien de l'ordre dans la ville sous la Convention.

Une dernière chose, Simon était sans doute le filleul d'un de ses deux oncles paternels prénommés comme lui, dont un était Docteur en théologie et vicaire de Chéraute tandis que l'autre était curé d'Orthez, les deux réputés curés réfractaires, et dont on perd la trace en Espagne en 1792. Le premier réapparaitra néanmoins en 1803 au moment du rétablissement du culte, et deviendra le premier curé concordaire à Chéraute puis à Ordiarp. 

C'est un euphémisme que de dire que la Révolution française a bouleversé l'Histoire mais j'aime quand la petite histoire de mes ancêtres rencontre ainsi la grande...

Illustration : "L'accordée du village" de Jean-Baptiste Greuze (1761). Musée du Louvre.
Sources : AD64, Archives de Bordeaux-Métropole (acte de mariage), Mariages33, Geneanet.
Sur les curés réfractaires : Gallica.bnf

samedi 16 février 2019

Quand un oncle de 52 ans épouse sa nièce de 19 ans

Ce rendez-vous ancestral me conduit à nouveau à Bordeaux. Mon intention était de rendre visite à mon aïeule Anne d'Etchahon épouse d'André Darhanpe dont j'avais trouvé non pas un mais deux testaments mais les événements en ont décidé autrement. La panne du site des AD64 qui se prolonge ne me permettant pas de vérifier une ou deux sources, mon attention s'est portée ailleurs.

Un curieux acte de mariage datant de 1822 me met sur les traces de Anne ou Marianne Darhanpe, née le 10 septembre 1756 à Oloron-Sainte-Marie, fille de Joseph Darhanpe, facturier à Oloron et frère cadet d'André, évoqué plus haut. Mon aïeule est donc la tante par alliance de cette personne et j'ignore si elles ont beaucoup frayé de leur vivant.

Mais faisons un saut dans le temps et plongeons-nous dans le Bordeaux de cette première moitié du 19e siècle. Nous sommes en pleine monarchie de Juillet, Louis-Philippe est sur le trône de France depuis trois ans et la dame à laquelle je m'apprête à rendre visite sans y avoir été invitée (!) est une veuve de 77 ans, rentière de son état. Elle vivra encore deux ans mais ça, je ne suis pas censée le lui dire...

J'emprunte la Porte Dijeaux et traverse la place Gambetta qui ne s'appellera ainsi que dans une cinquantaine d'années mais est déjà considérée comme le centre de la ville, une "borne zéro" y sera même installée d'ici peu. Aujourd'hui comme hier, elle est bordée d'immeubles cossus de la deuxième moitié du 18e dont les façades s'ornent d'élégants mascarons. Au nord-ouest, elle débouche sur la rue du Palais-Gallien. 

Je passe devant l'Hôtel des Monnaies qui n'est pas encore la Grande Poste de Bordeaux et me dirige d'un pas décidé vers le numéro 82 de la rue du Palais-Gallien. Un hôtel particulier bâti sur trois niveaux qui ne sait pas encore qu'il sera transformé au 21e siècle en une "boutique-hôtel" très tendance se dresse devant moi. Un majordome stylé en livrée m'introduit dans un petit boudoir et s'éclipse pour annoncer ma visite impromptue.

Perdue dans ses dentelles moirées, les cheveux blancs dépassant d'un bonnet sans âge comme elle,  Marianne, comme elle souhaite qu'on l'appelle, veuve Abadie, me toise d'un air peu amène. Sa bonne éducation reprenant le dessus, elle m'invite néanmoins à prendre place dans un fauteuil Louis XVI aux couleurs passées dont l'inconfort n'invite pas à s'éterniser. La conversation s'engage enfin.

"Je suis désolée de vous importuner Madame, mais je fais des recherches généalogiques et j'ai vu votre signature au bas d'un acte de mariage de 1822 qui m'a interpelée. Il s'agissait du mariage de votre frère cadet Joseph qui se faisait appeler Darhanpe-Casamayor...
- Du nom de ma mère, me coupe-t-elle aussitôt.
- Oui, je sais que votre père était de Tardets et votre mère Marie Jeanne Casamajor-Pourilhon, d'Oloron-Sainte-Marie. Et donc, votre petit frère Joseph vivait ici même avec vous quand il a contracté mariage avec euh, ... votre nièce ?
- C'est exact, on vous aura bien renseignée. Ma nièce Marie Claire, orpheline de sa mère, a épousé en premières noces mon frère, son oncle paternel donc. Mon frère Jean qui s'était remarié en 1813 a donné son accord comme vous le savez probablement. C'était une façon de faire bénéficier la pauvre petite d'une situation. D'ailleurs, le mariage fut bref, moins de trois ans après, mon frère Joseph nous quittait pour des Cieux plus cléments.
- J'ai vu que le mariage n'avait pas, euh, donné d'enfants ?
- Vous comprenez bien que nous ne parlons pas de ces choses-là mais c'est exact, Marie Claire n'a pas eu d'enfants ni avec son premier mari ni avec le second d'ailleurs, un avocat bordelais qu'elle a épousé en 1828. La malheureuse est morte moins de cinq ans plus tard, que Dieu dans Sa grande miséricorde ait pitié d'elle.         
- Oui, je sais, elle est décédée dans sa trentième année à Oloron. Savez-vous de quoi ?
- Non, je l'ignore, consomption j'imagine. Je n'ai plus beaucoup de contact avec ma famille de là-bas. Mon défunt mari nous a quittés il y a plus d'un demi-siècle, sous l'Ancien régime, un autre monde... Et cela fait si longtemps que je vis à Bordeaux...".

Marianne n'a touché ni à son thé ni à ses canelés. J'en aurais bien repris mais je sens que je l'importune avec mes questions, il est temps de prendre congé. 

Je décide de profiter du beau temps pour aller voir à quoi ressemblaient les ruines du Palais-Gallien à cette époque, je sais qu'à la fin du 18e siècle, la municipalité endettée avait décidé de le lotir et de vendre des terrains, les nouveaux propriétaires s'empressant de le piller en utilisant ses belles pierres blondes qui dataient pourtant de l'époque gallo-romaine ! Son classement n'interviendra qu'en 1840.

Chemin faisant, je réfléchis à ce que la vieille dame m'a confirmé. Les mariages arrangés y compris au sein d'une même famille ne choquaient personne. D'ailleurs, à l'acte de mariage était jointe une dispense de degré de parenté octroyée par ordonnance royale et enregistrée par le tribunal d'instance de Bordeaux. Autres temps, autres mœurs... 

Ce billet a été réalisé dans le cadre du RDV Ancestral, un projet d'écriture mêlant littérature et généalogie. La règle du jeu est la suivante : je me transporte dans une époque et je rencontre un aïeul. Pour retrouver mes précédents billets sur ce thème, suivre le libellé #RDVAncestral.

Illustration : Joseph Basire "Vue des ruines du Palais-Gallien", 1796, aquarelle. In "Le Palais-Gallien de Burdigala à Bordeaux" par Philippe Cloutet   
Sources : Gen&O, Filae, 33-bordeaux.com

dimanche 3 février 2019

Biziak oroit hiltzeaz (III)

Ceux qui me connaissent savent que je suis plutôt "cartésienne". Je ne crois pas trop aux "forces de l'esprit" comme disait un ancien Président, mais je dois admettre que les recherches autour de cette famille m'ont laissé un sentiment de malaise, à la limite de la fascination morbide. Le fait que je ne trouve aucune issue optimiste à cette histoire me perturbait.

Et puis par la magie des réseaux, un premier correspondant m'a fourni la date de décès de Jean Pierre ce qui, dans un premier temps, a encore contribué à me décourager. Sa fiche matricule nous apprenait que le pauvre garçon, petit - il mesurait 1m54 - et de mauvaise conformation (sic), avait été ajourné pour "faiblesse" et était décédé le 3 décembre 1893 à Talence. Fermez le ban. 

Mais si l'armée n'en avait pas voulu, il n'en fut pas de même d'une Demoiselle Marie Jeanne Julie Cassin, une parisienne de 24 ans, qu'il rencontra à Talence. Le jeune couple se marie dans cette banlieue de Bordeaux le 28 juillet 1890. Il faut dire que le temps pressait car un petit Jacques Emile pointait son nez le 27 septembre, à peine deux mois après la cérémonie.

J'ignore ce que faisait le couple, domicilié rue des Visitandines (une rue qui n'existe plus à Talence) mais lui est employé, elle ouvrière, peut-être dans ces usines comme la Biscuiterie Olidet ou la Conserverie Duprat et Durand [photo] très actives en cette fin de 19e siècle industrieux. Avant que la mort ne frappe encore à leur porte, ils auront le temps d'avoir un autre enfant, une petite fille.

Son père aura profité un peu de la petite Jeanne Berthe Amélie née le 8 août 1892 à Talence. Les mentions marginales de son acte de naissance nous renseignent un peu sur sa vie : elle se marie en 1922 avec un monsieur Jean Allard à Saint-Julien-Beychevelle dans le Médoc où elle décèdera le 15 novembre 1947. En revanche, aucun renseignement sur l'acte de son frère Jacques dont je n'ai pas retrouvé non plus le livret militaire.

Tous comptes faits, la vie s'est tout de même imposée dans le destin tragique de cette famille dont je me plais à penser qu'elle aura eu des descendants...

Mais le plus troublant restait à venir. Un autre internaute m'a adressé un avis de décès paru dans la "Petite Gironde" sur le site RetroNews, grâce auquel j'ai découvert que la mère de Jean Epherre, née Catherine Syndicq-Peyronne à Aramits, s'était rapprochée de la famille et qu'elle aussi était décédée à Bordeaux fin 1882. Que cette grand-mère béarnaise vienne prêter main forte à cette famille en détresse m'a plutôt rassurée.

Et quelle n'a pas été ma surprise de découvrir que son adresse était à quelque chose près ... la même que la mienne aujourd'hui ! La famille habitait ma rue ou pour être exacte, le prolongement de celle-ci. De là à penser que ces fameuses forces de l'esprit auxquelles j'avais du mal à croire se soient invitées dans ce récit ... je vous laisse juges.  
[Fin]

lllustration : Usine Duprat & Durant (conserveries et salaisons), Talence, Gironde (delcampe.net)
Sources : AD 64, AD 33, Archives Départementales de Bordeaux-Métropole, Gen&O, Filae.
Bibliographie : Dominique Dussol, "Saint-Genès-Nansouty", Ed. Le festin (novembre 2018) 

samedi 2 février 2019

Biziak oroit hiltzeaz (II)

Quatre enfants sur sept disparus prématurément, il me restait l'espoir qu'un ou deux soient parvenus à l'âge adulte. Dans le registre de l'année 1883, j'apprends que la cinquième de la fratrie, Catherine Brigitte qui allait fêter ses 10 ans en septembre, décède au premier jour de l'été. Les déclarants sont des octroyens comme son père et voisins de la famille qui habite alors 53 rue Bertrand de Goth. 

L'acte nous révèle également que sa mère n'est plus de ce monde. Marie Jeanne Raguin Castagné est donc décédée entre novembre 1877, date de la naissance de la petite Catherine Jeanne, et le 21 juin 1883. Je cherche la trace de son décès à Bordeaux, y compris dans les autres quartiers, et même à Aramits et à Lanne dans ce Béarn où la famille avait des attaches. En vain. 

Deux naissances une dizaine d'années plus tard m'apprennent que l'aînée des enfants, prénommée comme sa mère, Marie Jeanne, a accouché par deux fois de père "non nommé". Le 17 décembre 1886, une petite Félicité Marthe Marie est déclarée par une sage-femme de la rue Sainte-Catherine. En mai suivant, Marie Jeanne, 20 ans, la reconnaît. Elle est alors tailleuse et vit 19 rue du Cerf-volant.

En avril 1888, c'est au tour d'un petit garçon, Jean Louis, mis au monde par la même sage-femme mais toujours sans père. Mon empathie à l'égard de cette famille va être mise à rude épreuve car trois mois plus tard le bébé meurt au 168 route de Bayonne, là où se trouvait l'Hôpital des Enfants de Bordeaux (à deux pas de ma maison !).

A son tour, Marie Jeanne dont la dernière adresse connue est le 50 rue Bertrand de Goth, tout près de dudit hôpital, décède le 6 février 1891. Elle avait 23 ans. Son acte de décès mentionne cette fois que ses deux parents sont morts avant elle ! Où et quand est mort Jean Epherre ? Forcément entre juin 1883 et février 1891. Je cherche...

Je me raccroche alors désespérément à la destinée de la petite Félicité. Orpheline de sa mère et de ses grands-parents, née de père inconnu, elle a probablement était recueillie parmi les "enfants assistés" de l'hôpital de la route de Bayonne.

"A une époque où l'abandon et l'errance des enfants livrés à eux-mêmes étaient loin d'être éradiqués, la fonction d'hospice était indissossiable de celle de l'hôpital" écrit Dominique Dussol dans son récent ouvrage "Saint-Genès-Nansouty". Ainsi, peut-on lire dans l'"Annuaire du tout Sud-Ouest" en 1890 que l'établissement était destiné à recevoir les enfants trouvés, les abandonnés, les orphelins, les enfants de détenus, de parents malades et un certain nombre d'indigents". 

Hélas, Félicité qui portait bien mal son prénom meurt au même endroit que son petit frère le 21 juillet 1892 à l'âge de 5 ans et demi. Cette branche embryonnaire n'aura donc rien donné non plus. Si vous avez bien compté, il reste un seul rejeton de cette famille sur laquelle le sort s'est acharnée. C'est le deuxième, un garçon baptisé Jean Pierre, né le 14 juillet 1869 à Bordeaux.

De lui, je ne sais rien. Pour compliquer la tâche, le prénom Jean Pierre est très répandu parmi les Eppherre. On le trouve dans toutes les branches et toutes les générations. Qu'Adolphe ou Camille ou même Jean Louis soient parvenus à l'âge adulte m'aurait arrangé mais ce n'est pas le généalogiste qui commande au destin !

Il ne me reste plus qu'à espérer qu'un jour un descendant de ce Jean Pierre Epherre bordelais se manifeste... Un fol espoir ? 
[A suivre]

La citation du titre de ces deux billets se retrouve dans de nombreux cimetières basques. Elle signifie "Vivants, souvenez-vous de la mort." Mort dont je sentais parfois la présence au-dessus de mon épaule alors que j'écrivais ces deux billets... 

lllustration : Hôpital des enfants de Bordeaux, service des Enfants assistés.
Sources : AD 64, AD 33, Archives Départementales de Bordeaux-Métropole, Gen&O,Filae.
Bibliographie : Dominique Dussol, "Saint-Genès-Nansouty", Ed. Le festin (novembre 2018) 

vendredi 1 février 2019

Biziak oroit hiltzeaz (I)

Mon intention était d'écrire un billet léger pour marquer le quatrième anniversaire de ce blog mais la généalogie étant ce qu'elle est, il n'est pas facile de savoir à l'avance où nos recherches vont nous mener. C'est ce qui m'est arrivé cette semaine, je me suis intéressée à une famille établie à Bordeaux, j'ai commencé à tirer le fil d'un récit, acte après acte, pour me retrouver dans une histoire digne de Zola !  

Alors que je cherchais à compléter une branche du côté du Béarn, celle des Epherre dit Socouet, deux actes de décès vers la fin de années 1870 attirèrent mon attention. A Lanne-en-Barétous, deux enfants de la même fratrie décédaient à un mois d'intervalle dans deux maisons différentes du village. Dans les deux cas, c'est leur père "nourricier" qui déclarait le décès de l'enfant.   

Fin décembre 1877, la mort du petit Camille, deux ans, était rapportée par le dénommé Honthaas, meunier, et le 30 janvier 1878, un maçon du nom de Jean Irigoyen venait signaler en mairie celle d'une petite Anne (Catherine Jeanne sur son acte de naissance), âgée de trois mois, soeur du premier. Dans chaque cas, il était précisé que l'enfant était né à Bordeaux au foyer de Jean Epherre, employé d'octroi dans cette ville, et Marie Jeanne Raguin Castagné, ménagère, son épouse.

Avec cette triste découverte, je n'étais hélas pas au bout de mes surprises ! Je commençais par retrouver l'acte de mariage du couple à Aramits, le 6 mars 1866 et à partir de là, arrivais à reconstituer la fratrie dont tous les actes de naissance sont en ligne sur le site des Archives de Bordeaux Métropole. Sept enfants, quatre filles et trois garçons, la constituaient, tous nés à Bordeaux, section 3, entre 1867 et 1877. 

Grâce à Filae et au travail d'indexation d'une association béarnaise*, je m'aperçus assez vite que deux aînés avaient perdu la vie dans les mêmes circonstances que leurs cadets, alors qu'ils étaient eux aussi placés en nourrice mais cette fois à Aramits, village natal de leur mère ! Le 8 février 1872, la mairie avait enregistré le décès d'un petit Adolphe de 15 mois dans la maison d'un certain Louis Constantin et le 11 octobre 1873, c'était au tour de sa sœur Sophie âgée de 20 mois, placée également.  

La question que je me pose est de savoir pourquoi les parents avaient mis leurs enfants en nourrice, la mère étant dite "ménagère", autrement dit, femme au foyer ? Etait-elle malade, avait-elle des problèmes qui l'empêchaient de s'occuper d'eux ? Quant aux enfants décédés avant leur deux ans, étaient-ils porteurs d'une maladie génétique ou comme beaucoup, victimes de mortalité infantile ? J'en arrivais même à me demander s'ils avaient été bien soignés dans leurs familles d'accueil. Un couple de Thénardier, je veux bien mais quatre ?

Autre surprise de taille pour moi, la découverte que cette famille dont je porte le nom à une lettre près, a vécu tout près de chez moi à Bordeaux. D'abord cours Portal, puis rue Lafontaine et enfin, rue Bertrand de Goth à proximité de ce qu'on appelait la route de Bayonne jusqu'en 1919 avant qu'elle ne devienne le cours de l'Argonne. 

Au 19e siècle, ce quartier de Nansouty vit affluer une forte vague d'immigrés espagnols. C'était un quartier populaire mais pas uniquement, composé de familles d'ouvriers, d'employés et de militaires. C'est là que fleurirent les fameuses échoppes bordelaises, un habitat plutôt modeste à cette époque, bientôt rejointes par les cités d'Habitation à Bon Marché (HBM).  

Jean, le père de famille était employé d'octroi ou octroyen, probablement dans un cadre tel que celui qui figure sur cette carte postale ancienne de la Porte de Bourgogne. Pour en savoir plus sur ce métier, je renvoie mon lecteur à l'excellent billet du blog Des aïeux et des hommes.

Quant à la saga de cette famille, j'aimerais pouvoir écrire que les choses vont s'arranger pour elle ...

[A suivre]
* GBMDV, Mémoire des Vallées du Béarn

Illustration : La Porte de Bourgogne, l'octroi et le tramway à Bordeaux.
Sources : AD 64, Archives Départementales de Bordeaux-Métropole, Gen&O,Filae.
Bibliographie : Dominique Dussol, "Saint-Genès-Nansouty", Ed. Le festin (novembre 2018) 

jeudi 4 mai 2017

Les passagers de l'entrepont (III)

Cette fois, ça y est, ils sont partis. La traversée durera vingt-deux jours, aussi faut-il s'occuper. Avec les copains, on joue au mus*, on parle du pays, de la famille, pas trop pour ne pas avoir le coeur gros, et de la conscription à laquelle on vient d'échapper. On reluque aussi les filles. Tous n'ont d'yeux que pour la jolie Faustina Barace, 17 ans, qui vient d'Isaba en Navarre espagnole. Mais attention, sa mère, Josefa, veille...

Le meilleur copain de Pierre pendant cette traversée s'appelle Beñat Orgambide, ou Dorgambide, va-t-on savoir avec ces employés d'état civil ! Il est né le 23 février 1871 à La Bastide-Clairence, en Basse-Navarre. Laboureur comme son père Arnaud, il est l'aîné d'une famille de sept enfants. C'est le plus gros de la bande, Pierre le taquine un peu et se moque aussi de son basque bas-navarrais différent de celui qui se parle en Soule. 

Les Souletins, ce sont Jean Behety, né le 8 février 1871 à Barcus dans la maison d'Etienne Behety et de Marianne Eyheralt mais placé comme domestique à Gotein-Libarrenx, Jean Harchinchu, 16 ans et Jean-Pierre Halcepo, 17 ans, tous deux de Sainte-Engrâce, et Dominique Bente de Trois-Villes bien que né à Tardets le 6 mars 1872. Lui aussi est l'aîné de sept enfants, au foyer de Basile Bente et Gracieuse Aguer.

Il y a aussi les Basco-béarnais comme Jean Chanquet d'Esquiule, né le 19 mai 1869, fils de Pierre Chanquet et de Marie Muscagorry. Il a le coeur gros de partir mais c'est un cadet et comme le veut la tradition, c'est à son aîné de trois ans, Joseph, que reviendra la ferme. Pierre et ses copains se sont aussi liés d'amitié avec un Navarrais de 18 ans, Jose Maria Etchenique, originaire d'Etchalar. Un autre petit gars qui les intéresse c'est Bernard Lamardonne, 17 ans, de Lourdes et dont le principal intérêt est qu'il voyage avec sa grande soeur de 22 ans, Claire. 

Trois jeunes filles du pays ont embarqué seules. D'Anne Heguiaphal, 25 ans, on ne sait pas grand chose mais on suppose qu'elle voyage avec Marie Mirande, 22 ans et Magdeleine Ressegue, 21 ans, toutes trois de Barcus. Marie porte le prénom et le nom de sa mère, elle est née le 21 novembre 1866 à Barcus mais l'homme qui l'a déclarée ne lui a pas donné son nom. Quant à Magdeleine, née le 19 janvier 1867 à Barcus chez Bertrand Ressegue et Marie Hoursourigaray, elle part retrouver son frère Dominique, embarqué sur ce même bateau le 5 novembre 1886. 

Bientôt deux ans. Magdeleine espère qu'il sera là à l'arrivée à Buenos Aires... 
[A suivre...]
* Jeu de cartes très populaire au Pays Basque

Sources : AD64, Registres militaires 64, Fonds Vigné, Association Ikerzaleak

mercredi 3 mai 2017

Les passagers de l'entrepont (lI)

Le port de Bordeaux - Sources : Visas en Bordelais
Sorti en mars 1878 du Chantier Naval de La Ciotat alors propriété des Messageries Maritimes, le Congo effectue sa première traversée le 20 novembre de la même année. Il dessert pour la compagnie les liaisons vers l'Amérique du Sud. En août 1888, deux mois seulement avant le départ de nos héros, il ramène chez lui l'empereur Dom Pedro du Brésil et toute sa suite qui occupent toutes les cabines de la première classe.

Ce ne sera évidemment pas le cas de Pierre Eppherre et de ses camarades qui, comme la plupart des émigrants (jusqu'à 1200 sur le Congo !) voyageront dans l'entrepont. Voilà ce qu'en dira un témoin en 1908 :"La dernière classe, si on peut appeler ça une classe était l'entrepont. comme dortoir, une partie de la cale avant, avec des lits à paillasse mais sans draps ; comme réfectoire et promenoir, la pointe avant du bateau ; c'était là qu'était apportée la nourriture dans un matériel de campement ; la vaisselle se composait d'assiettes en métal et couverts en fer battu étamé que les passagers nettoyaient eux-mêmes ; c'était la classe des émigrants.

On y trouvait des Basques, sachant à peine le français, de la région de Bayonne et d'Oloron, avec leur blouse courte et leur petit béret bleu [...] ; pour passer le temps, ils exécutaient selon leur fantaisie, des danses de leur pays, on les voyait tourner sur eux-mêmes tout en claquant des pouces, accompagnés d'une guitare, tandis que les femmes chantaient d'un air nasillard un refrain langoureux ; dès que les Basques avaient fini, c'était au tour d'Espagnols et de Portugais."

En attendant, on imagine nos jeunes basques les yeux écarquillés devant le spectacle incessant des quais de Bordeaux et l'énorme paquebot à vapeur qui va bientôt les avaler, jurant à coup de Ala Jainkoa* !  lâchés maintenant que Ama** n'est plus là pour leur taper sur les doigts. C'est qu'il est imposant le Congo avec ses quelque 125 mètres de long et ses 12 mètres de large, ses trois mâts et son immense cheminée !

Avec Pierre, ils sont une dizaine de garçons du même âge à plaisanter pour se donner du courage. Le plus jeune a 14 ans. Il se nomme Jean Eliçabe, il est né le 10 avril 1874 à Lacarry en Haute-Soule au foyer d'Arnaud Eliçabe et Brigitte Bassaber. Le plus âgé c'est Jean-Pierre Garat, il est noté âgé de 17 ans sur les registres de Jean Vigné. En fait, il en a presque 20 puisqu'il est né le 11 novembre 1868 à Esquiule. Il vit chez ses parents Jean Garat et Marguerite Balent à Orin, un petit village à la limite du Béarn.    

[A suivre]
*juron basque **Maman

Sources : AD 64, Registres militaires 64, Encyclopédie des Messageries Maritimes, Visa en Bordelais, Wikipedia