samedi 16 février 2019

Quand un oncle de 52 ans épouse sa nièce de 19 ans

Ce rendez-vous ancestral me conduit à nouveau à Bordeaux. Mon intention était de rendre visite à mon aïeule Anne d'Etchahon épouse d'André Darhanpé dont j'avais trouvé non pas un mais deux testaments mais les événements en ont décidé autrement. La panne du site des AD64 qui se prolonge ne me permettant pas de vérifier une ou deux sources, mon attention s'est portée ailleurs.

Un curieux acte de mariage datant de 1822 me met sur les traces de Anne ou Marianne Darhanpé, née le 10 septembre 1756 à Oloron-Sainte-Marie, fille de Joseph Darhanpé, facturier à Oloron et frère cadet d'André, évoqué plus haut. Mon aïeule est donc la tante par alliance de cette personne et j'ignore si elles ont beaucoup frayé de leur vivant.

Mais faisons un saut dans le temps et plongeons-nous dans le Bordeaux de cette première moitié du 19e siècle. Nous sommes en pleine monarchie de Juillet, Louis-Philippe est sur le trône de France depuis trois ans et la dame à laquelle je m'apprête à rendre visite sans y avoir été invitée (!) est une veuve de 77 ans, rentière de son état. Elle vivra encore deux ans mais ça, je ne suis pas censée le lui dire...

J'emprunte la Porte Dijeaux et traverse la place Gambetta qui ne s'appellera ainsi que dans une cinquantaine d'années mais est déjà considérée comme le centre de la ville, une "borne zéro" y sera même installée d'ici peu. Aujourd'hui comme hier, elle est bordée d'immeubles cossus de la deuxième moitié du 18e dont les façades s'ornent d'élégants mascarons. Au nord-ouest, elle débouche sur la rue du Palais-Gallien. 

Je passe devant l'Hôtel des Monnaies qui n'est pas encore la Grande Poste de Bordeaux et me dirige d'un pas décidé vers le numéro 82 de la rue du Palais-Gallien. Un hôtel particulier bâti sur trois niveaux qui ne sait pas encore qu'il sera transformé au 21e siècle en une "boutique-hôtel" très tendance se dresse devant moi. Un majordome stylé en livrée m'introduit dans un petit boudoir et s'éclipse pour annoncer ma visite impromptue.

Perdue dans ses dentelles moirées, les cheveux blancs dépassant d'un bonnet sans âge comme elle,  Marianne, comme elle souhaite qu'on l'appelle, veuve Abadie, me toise d'un air peu amène. Sa bonne éducation reprenant le dessus, elle m'invite néanmoins à prendre place dans un fauteuil Louis XVI aux couleurs passées dont l'inconfort n'invite pas à s'éterniser. La conversation s'engage enfin.

"Je suis désolée de vous importuner Madame, mais je fais des recherches généalogiques et j'ai vu votre signature au bas d'un acte de mariage de 1822 qui m'a interpelée. Il s'agissait du mariage de votre frère cadet Joseph qui se faisait appeler Darhanpé-Casamayor...
- Du nom de ma mère, me coupe-t-elle aussitôt.
- Oui, je sais que votre père était de Tardets et votre mère Marie Jeanne Casamajor-Pourilhon, d'Oloron-Sainte-Marie. Et donc, votre petit frère Joseph vivait ici même avec vous quand il a contracté mariage avec euh, ... votre nièce ?
- C'est exact, on vous aura bien renseignée. Ma nièce Marie Claire, orpheline de sa mère, a épousé en premières noces mon frère, son oncle paternel donc. Mon frère Jean qui s'était remarié en 1813 a donné son accord comme vous le savez probablement. C'était une façon de faire bénéficier la pauvre petite d'une situation. D'ailleurs, le mariage fut bref, moins de trois ans après, mon frère Joseph nous quittait pour des Cieux plus cléments.
- J'ai vu que le mariage n'avait pas, euh, donné d'enfants ?
- Vous comprenez bien que nous ne parlons pas de ces choses-là mais c'est exact, Marie Claire n'a pas eu d'enfants ni avec son premier mari ni avec le second d'ailleurs, un avocat bordelais qu'elle a épousé en 1828. La malheureuse est morte moins de cinq ans plus tard, que Dieu dans Sa grande miséricorde ait pitié d'elle.         
- Oui, je sais, elle est décédée dans sa trentième année à Oloron. Savez-vous de quoi ?
- Non, je l'ignore, consomption j'imagine. Je n'ai plus beaucoup de contact avec ma famille de là-bas. Mon défunt mari nous a quittés il y a plus d'un demi-siècle, sous l'Ancien régime, un autre monde... Et cela fait si longtemps que je vis à Bordeaux...".

Marianne n'a touché ni à son thé ni à ses canelés. J'en aurais bien repris mais je sens que je l'importune avec mes questions, il est temps de prendre congé. 

Je décide de profiter du beau temps pour aller voir à quoi ressemblaient les ruines du Palais-Gallien à cette époque, je sais qu'à la fin du 18e siècle, la municipalité endettée avait décidé de le lotir et de vendre des terrains, les nouveaux propriétaires s'empressant de le piller en utilisant ses belles pierres blondes qui dataient pourtant de l'époque gallo-romaine ! Son classement n'interviendra qu'en 1840.

Chemin faisant, je réfléchis à ce que la vieille dame m'a confirmé. Les mariages arrangés y compris au sein d'une même famille ne choquaient personne. D'ailleurs, à l'acte de mariage était jointe une dispense de degré de parenté octroyée par ordonnance royale et enregistrée par le tribunal d'instance de Bordeaux. Autres temps, autres mœurs... 

Illustration : Joseph Basire "Vue des ruines du Palais-Gallien", 1796, aquarelle. In "Le Palais-Gallien de Burdigala à Bordeaux" par Philippe Cloutet   
Sources : Gen&O, Filae, 33-bordeaux.com

dimanche 3 février 2019

Biziak oroit hiltzeaz (III)

Ceux qui me connaissent savent que je suis plutôt "cartésienne". Je ne crois pas trop aux "forces de l'esprit" comme disait un ancien Président, mais je dois admettre que les recherches autour de cette famille m'ont laissé un sentiment de malaise, à la limite de la fascination morbide. Le fait que je ne trouve aucune issue optimiste à cette histoire me perturbait.

Et puis par la magie des réseaux, un premier correspondant m'a fourni la date de décès de Jean Pierre ce qui, dans un premier temps, a encore contribué à me décourager. Sa fiche matricule nous apprenait que le pauvre garçon, petit - il mesurait 1m54 - et de mauvaise conformation (sic), avait été ajourné pour "faiblesse" et était décédé le 3 décembre 1893 à Talence. Fermez le ban. 

Mais si l'armée n'en avait pas voulu, il n'en fut pas de même d'une Demoiselle Marie Jeanne Julie Cassin, une parisienne de 24 ans, qu'il rencontra à Talence. Le jeune couple se marie dans cette banlieue de Bordeaux le 28 juillet 1890. Il faut dire que le temps pressait car un petit Jacques Emile pointait son nez le 27 septembre, à peine deux mois après la cérémonie.

J'ignore ce que faisait le couple, domicilié rue des Visitandines (une rue qui n'existe plus à Talence) mais lui est employé, elle ouvrière, peut-être dans ces usines comme la Biscuiterie Olidet ou la Conserverie Duprat et Durand [photo] très actives en cette fin de 19e siècle industrieux. Avant que la mort ne frappe encore à leur porte, ils auront le temps d'avoir un autre enfant, une petite fille.

Son père aura profité un peu de la petite Jeanne Berthe Amélie née le 8 août 1892 à Talence. Les mentions marginales de son acte de naissance nous renseignent un peu sur sa vie : elle se marie en 1922 avec un monsieur Jean Allard à Saint-Julien-Beychevelle dans le Médoc où elle décèdera le 15 novembre 1947. En revanche, aucun renseignement sur l'acte de son frère Jacques dont je n'ai pas retrouvé non plus le livret militaire.

Tous comptes faits, la vie s'est tout de même imposée dans le destin tragique de cette famille dont je me plais à penser qu'elle aura eu des descendants...

Mais le plus troublant restait à venir. Un autre internaute m'a adressé un avis de décès paru dans la "Petite Gironde" sur le site RetroNews, grâce auquel j'ai découvert que la mère de Jean Epherre, née Catherine Syndicq-Peyronne à Aramits, s'était rapprochée de la famille et qu'elle aussi était décédée à Bordeaux fin 1882. Que cette grand-mère béarnaise vienne prêter main forte à cette famille en détresse m'a plutôt rassurée.

Et quelle n'a pas été ma surprise de découvrir que son adresse était à quelque chose près ... la même que la mienne aujourd'hui ! La famille habitait ma rue ou pour être exacte, le prolongement de celle-ci. De là à penser que ces fameuses forces de l'esprit auxquelles j'avais du mal à croire se soient invitées dans ce récit ... je vous laisse juges.  
[Fin]

lllustration : Usine Duprat & Durant (conserveries et salaisons), Talence, Gironde (delcampe.net)
Sources : AD 64, AD 33, Archives Départementales de Bordeaux-Métropole, Gen&O, Filae.
Bibliographie : Dominique Dussol, "Saint-Genès-Nansouty", Ed. Le festin (novembre 2018) 

samedi 2 février 2019

Biziak oroit hiltzeaz (II)

Quatre enfants sur sept disparus prématurément, il me restait l'espoir qu'un ou deux soient parvenus à l'âge adulte. Dans le registre de l'année 1883, j'apprends que la cinquième de la fratrie, Catherine Brigitte qui allait fêter ses 10 ans en septembre, décède au premier jour de l'été. Les déclarants sont des octroyens comme son père et voisins de la famille qui habite alors 53 rue Bertrand de Goth. 

L'acte nous révèle également que sa mère n'est plus de ce monde. Marie Jeanne Raguin Castagné est donc décédée entre novembre 1877, date de la naissance de la petite Catherine Jeanne, et le 21 juin 1883. Je cherche la trace de son décès à Bordeaux, y compris dans les autres quartiers, et même à Aramits et à Lanne dans ce Béarn où la famille avait des attaches. En vain. 

Deux naissances une dizaine d'années plus tard m'apprennent que l'aînée des enfants, prénommée comme sa mère, Marie Jeanne, a accouché par deux fois de père "non nommé". Le 17 décembre 1886, une petite Félicité Marthe Marie est déclarée par une sage-femme de la rue Sainte-Catherine. En mai suivant, Marie Jeanne, 20 ans, la reconnaît. Elle est alors tailleuse et vit rue du Cerf-volant.

En avril 1888, c'est au tour d'un petit garçon, Jean Louis, mis au monde par la même sage-femme mais toujours sans père. Mon empathie à l'égard de cette famille va être mise à rude épreuve car trois mois plus tard le bébé meurt au 168 route de Bayonne, là où se trouvait l'Hôpital des Enfants de Bordeaux (à deux pas de ma maison !).

A son tour, Marie Jeanne dont la dernière adresse connue est le 50 rue Bertrand de Goth, tout près de dudit hôpital, décède le 6 février 1891. Elle avait 23 ans. Son acte de décès mentionne cette fois que ses deux parents sont morts avant elle ! Où et quand est mort Jean Epherre ? Forcément entre juin 1883 et février 1891. Je cherche...

Je me raccroche alors désespérément à la destinée de la petite Félicité. Orpheline de sa mère et de ses grands-parents, née de père inconnu, elle a probablement était recueillie parmi les "enfants assistés" de l'hôpital de la route de Bayonne.

"A une époque où l'abandon et l'errance des enfants livrés à eux-mêmes étaient loin d'être éradiqués, la fonction d'hospice était indissossiable de celle de l'hôpital" écrit Dominique Dussol dans son récent ouvrage "Saint-Genès-Nansouty". Ainsi, peut-on lire dans l'"Annuaire du tout Sud-Ouest" en 1890 que l'établissement était destiné à recevoir les enfants trouvés, les abandonnés, les orphelins, les enfants de détenus, de parents malades et un certain nombre d'indigents"

Hélas, Félicité qui portait bien mal son prénom meurt au même endroit que son petit frère le 21 juillet 1892 à l'âge de 5 ans et demi. Cette branche embryonnaire n'aura donc rien donné non plus. Si vous avez bien compté, il reste un seul rejeton de cette famille sur laquelle le sort s'est acharnée. C'est le deuxième, un garçon baptisé Jean Pierre, né le 14 juillet 1869 à Bordeaux.

De lui, je ne sais rien. Pour compliquer la tâche, le prénom Jean Pierre est très répandu parmi les Eppherre. On le trouve dans toutes les branches et toutes les générations. Qu'Adolphe ou Camille ou même Jean Louis soient parvenus à l'âge adulte m'aurait arrangé mais ce n'est pas le généalogiste qui commande au destin !

Il ne me reste plus qu'à espérer qu'un jour un descendant de ce Jean Pierre Epherre bordelais se manifeste... Un fol espoir ? 
[A suivre]

La citation du titre de ces deux billets se retrouve dans de nombreux cimetières basques. Elle signifie "Vivants, souvenez-vous de la mort." Mort dont je sentais parfois la présence au-dessus de mon épaule alors que j'écrivais ces deux billets... 

lllustration : Hôpital des enfants de Bordeaux, service des Enfants assistés.
Sources : AD 64, AD 33, Archives Départementales de Bordeaux-Métropole, Gen&O,Filae.
Bibliographie : Dominique Dussol, "Saint-Genès-Nansouty", Ed. Le festin (novembre 2018) 

vendredi 1 février 2019

Biziak oroit hiltzeaz (I)

Mon intention était d'écrire un billet léger pour marquer le quatrième anniversaire de ce blog mais la généalogie étant ce qu'elle est, il n'est pas facile de savoir à l'avance où nos recherches vont nous mener. C'est ce qui m'est arrivé cette semaine, je me suis intéressée à une famille établie à Bordeaux, j'ai commencé à tirer le fil d'un récit, acte après acte, pour me retrouver dans une histoire digne de Zola !  

Alors que je cherchais à compléter une branche du côté du Béarn, celle des Epherre dit Socouet, deux actes de décès vers la fin de années 1870 attirèrent mon attention. A Lanne-en-Barétous, deux enfants de la même fratrie décédaient à un mois d'intervalle dans deux maisons différentes du village. Dans les deux cas, c'est leur père "nourricier" qui déclarait le décès de l'enfant.   

Fin décembre 1877, la mort du petit Camille, deux ans, était rapportée par le dénommé Honthaas, meunier, et le 30 janvier 1878, un maçon du nom de Jean Irigoyen venait signaler en mairie celle d'une petite Anne (Catherine Jeanne sur son acte de naissance), âgée de trois mois, soeur du premier. Dans chaque cas, il était précisé que l'enfant était né à Bordeaux au foyer de Jean Epherre, employé d'octroi dans cette ville, et Marie Jeanne Raguin Castagné, ménagère, son épouse.

Avec cette triste découverte, je n'étais hélas pas au bout de mes surprises ! Je commençais par retrouver l'acte de mariage du couple à Aramits, le 6 mars 1866 et à partir de là, arrivais à reconstituer la fratrie dont tous les actes de naissance sont en ligne sur le site des Archives de Bordeaux Métropole. Sept enfants, quatre filles et trois garçons, la constituaient, tous nés à Bordeaux, section 3, entre 1867 et 1877. 

Grâce à Filae et au travail d'indexation d'une association béarnaise*, je m'aperçus assez vite que deux aînés avaient perdu la vie dans les mêmes circonstances que leurs cadets, alors qu'ils étaient eux aussi placés en nourrice mais cette fois à Aramits, village natal de leur mère ! Le 8 février 1872, la mairie avait enregistré le décès d'un petit Adolphe de 15 mois dans la maison d'un certain Louis Constantin et le 11 octobre 1873, c'était au tour de sa sœur Sophie âgée de 20 mois, placée également.  

La question que je me pose est de savoir pourquoi les parents avaient mis leurs enfants en nourrice, la mère étant dite "ménagère", autrement dit, femme au foyer ? Etait-elle malade, avait-elle des problèmes qui l'empêchaient de s'occuper d'eux ? Quant aux enfants décédés avant leur deux ans, étaient-ils porteurs d'une maladie génétique ou comme beaucoup, victimes de mortalité infantile ? J'en arrivais même à me demander s'ils avaient été bien soignés dans leurs familles d'accueil. Un couple de Thénardier, je veux bien mais quatre ?

Autre surprise de taille pour moi, la découverte que cette famille dont je porte le nom à une lettre près, a vécu tout près de chez moi à Bordeaux. D'abord cours Portal, puis rue Lafontaine et enfin, rue Bertrand de Goth à proximité de ce qu'on appelait la route de Bayonne jusqu'en 1919 avant qu'elle ne devienne le cours de l'Argonne. 

Au 19e siècle, ce quartier de Nansouty vit affluer une forte vague d'immigrés espagnols. C'était un quartier populaire mais pas uniquement, composé de familles d'ouvriers, d'employés et de militaires. C'est là que fleurirent les fameuses échoppes bordelaises, un habitat plutôt modeste à cette époque, bientôt rejointes par les cités d'Habitation à Bon Marché (HBM).  

Jean, le père de famille était employé d'octroi ou octroyen, probablement dans un cadre tel que celui qui figure sur cette carte postale ancienne de la Porte de Bourgogne. Pour en savoir plus sur ce métier, je renvoie mon lecteur à l'excellent billet du blog Des aïeux et des hommes.

Quant à la saga de cette famille, j'aimerais pouvoir écrire que les choses vont s'arranger pour elle ...

[A suivre]
* GBMDV, Mémoire des Vallées du Béarn

Illustration : La Porte de Bourgogne, l'octroi et le tramway à Bordeaux.
Sources : AD 64, Archives Départementales de Bordeaux-Métropole, Gen&O,Filae.
Bibliographie : Dominique Dussol, "Saint-Genès-Nansouty", Ed. Le festin (novembre 2018) 

vendredi 28 décembre 2018

Petit miracle de Noël

Le petit miracle en question s'est produit le 22 décembre juste avant 19 heures, et je l'ai vécu un peu comme un cadeau de Noël avant l'heure. Chaque généalogiste connaît ce qu'on appelle une "épine généalogique", en fait un écueil sur lequel on bute pour faire avancer ses recherches ou corroborer une hypothèse. Quelqu'un m'a dit une fois qu'il en traînait une depuis plus de dix ans ! La mienne avait presque quatre ans et à vrai dire, je ne pensais plus vraiment la résoudre un jour...

Lorsque l'on s'intéresse à la généalogie basque, on sait l'importance de la maison, une composante essentielle pour comprendre la transmission du patrimoine et du nom de nos ancêtres. En mars 2015, aux balbutiements de mes recherches, j'avais raconté dans un billet comment j'avais retrouvé la Maison D'Eperre (sic) à Barcus. Ce n'était pas vraiment une surprise, mon père et la plupart de mes cousins m'ayant appris que le berceau de la famille se trouvait là.  

Au fur et à mesure de l'avancée de mes travaux, j'appris que la branche dont je descends par mon père côté paternel, prenait sa source à Alos où un cadet Epherre (tel qu'il signait son nom) avait épousé l'héritière de la maison d'Iriart. François Epherre dit Iriart (sosa 144) était mon aïeul à la 7e génération. Son acte de décès m'apprenait qu'il était mort le 31 juillet 1811 dans sa maison d'Alos à environ 86 ans, situant sa naissance autour de 1725. Il y était précisé qu'il était de Barcus, fils de Jean Epherre et de Catherine Saru. Erreur funeste !

L'état civil n'existant pas pour Barcus avant 1783 (et encore, avec une interruption entre 1789 et 1793, Révolution oblige !), je me résolus cette année à éplucher les minutes notariales de manière méthodique avec pour pour objectif de relier François, cadet (D')Epherre, à la branche aînée de Barcus que j'avais jusque là étudiée mais isolée de mon arbre. 

Sous l'Ancien Régime, je l'ai déjà raconté ici, on consultait son notaire pour un oui ou pour un non. La plupart des habitants ne parlant que le Basque et ne sachant pas écrire, juste signer leur nom - ce qui dans ce cas s'est avéré très précieux - les notaires étaient pléthores. Certains se rendaient même sur les marchés pour enregistrer un acte, signé à la plume sur un coin de table du cabaretier voisin !  

A Barcus, je vais retrouver de nombreux actes notariés entre 1744 et 1769 mentionnant une Catherine, héritière de la maison (D')Epherre et son mari Jean (De) Saru, maître adventif* de ladite maison. A partir de 1770, c'est leur fils aîné et héritier, Dominique, qui apparaît dans de nombreux actes. J'avais déjà retrouvé son acte de mariage en 1754 avec Marianne Duque de Barcus. Il signe Eppherre, exactement comme mon nom s'écrit aujourd'hui !

A Abense-de-Haut (parfois écrit Abense Supérieur) village de près de 300 habitants en 1793, jumelé depuis à Alos et Sibas, je vais rechercher mon aïeul François dans des milliers de pages entre 1748 et 1762. En vain. A Tardets, gros bourg voisin de la Haute-Soule, je tombe sur le testament d'un François Saru, concierge du Château de Trois-Villes, originaire de Barcus, qui fait un legs en faveur de son neveu et filleul, François D'Eperre dit Iriart d'Alos (sic), le 13 février 1767. Je sens que je brûle.

C'est finalement dans les minutes notariales de Maître Darhan, notaire à la résidence de Tardets, que je vais retrouver le "pacte de mariage" signé entre Jean de Saru dit Eperre et  Dominique Deperre (sic), père et fils, de Barcus, contractant pour leur fils et frère François, fils légitime de Jean de Saru et Catherine Deperre, d'une part ; et d'autre part Dominique Etchart (!) maître adventif* d'Iriart d'Alos, représentant sa fille Marie héritière D'Iriart. Il est signé du 15 janvier 1760.

En conclusion, le résultat de cette quête prouve encore une fois qu'au Pays basque le nom de la maison s'est souvent substitué au nom patronymique quitte à le faire disparaître totalement. Quant à mes proches, s'ils ont bien suivi mes explications, ils aurant noté que nous n'aurions jamais dû nous appeler Eppherre mais ... Saru** ! 

* Maître adventif (ou adventice) : celui qui a épousé l'héritière de la maison.

Sources : AD 64 (Etat civil et minutes notariales), Gen&OGeneanetWikipedia
Illustration : Geneanet
Nota :Mon arbre sur Geneanet n'est pas encore à jour, il faut que je fusionne les deux branches sur Geneatique. Ce sera mon prochain chantier !

mardi 11 décembre 2018

Amours ancillaires

Le 3 octobre 1849, Charles de Jaurgain, 84 ans, rentier, fils de feu Joseph, Ecuyer du Roy, Seigneur de Jaurgain d'Ossas et de Dame Batilde d'Argain, épouse Marie Vidart Arhex, 54 ans, domestique à Mauléon. Le monsieur a le sens des responsabilités car dans cet acte, il reconnaît un fils naturel fruit de leurs amours (sic), et qu'il a eu d'elle le 3 juillet 1822 à Ossas. Il faut dire que le temps presse, Charles de Jaurgain expire le 17 octobre soit moins de deux semaines après le mariage.  

A partir de là, Dominique Arhex va devenir Dominique Jaurgain et hériter d'une jolie petite fortune. Il se marie le 15 février 1855 à Moncayolle avec Marie-Louise Casamajor-Pulputy. Il est alors commis marchand chez Louis Etcheberry, négociant à Mauléon qui est du reste témoin à son mariage. Dans le contrat de mariage, les biens de Dominique sont évalués à 6 000 francs.

Avec sa femme, Dominique Jaurgain va ouvrir le Café du Commerce à Mauléon. Lorsqu'en avril 1894, il procède au partage des biens entre ses trois enfants, l'acte notarié décrira l'établissement en ces termes : limonadier, débitant de boissons, café, cercle, épicerie et articles de Paris ! Le nom du café n'est pas mentionné dans l'acte très détaillé de M° Jean-Dominique Julien Sallaberry, notaire à Mauléon, mais dans un document évoquant Mauléon en 14-18, il est fait mention d'une Madame Jaurgain, propriétaire du "Café du Commerce".

Apparemment, après le décès de sa mère début 1889 et la cessation d'activité de son père en avril 1894, c'est le fils cadet Benjamin Félix Jaurgain né le 21 novembre 1864 qui reprend l'affaire avec son épouse Marie Lapitzondo. Ses sœurs, Maria née en 1855 et Louise-Clarisse en 1868 seront largement dotées. Pour preuve, lorsque la benjamine épouse Jean-Baptiste Heugas, un conducteur des Ponts et Chaussées de Saint-Palais, elle apporte 30 000 francs de dot !

On le voit, l'enfant né de père inconnu déclaré par son grand-père maternel Pierre Arhex, maçon à Ossas, s'il a pu bénéficier de la générosité de son père biologique à l'article de la mort, a su faire prospérer la fortune léguée par celui-ci ! A noter que la particule a disparu de son nom alors qu'on la retrouve dans la branche aînée et notamment chez son cousin issu de germain Jean de Jaurgain (1842-1920) qui connut de son vivant une petite notoriété.

La question que je me pose néanmoins, c'est pourquoi Charles de Jaurgain a-t-il mis tant de temps à reconnaître ce fils ? Marie Arhex, domestique, était-elle au service de la famille dans le château du même nom à Ossas ? Quand elle a son fils, elle est âgée de 27 ans, Charles en a trente de plus. Mais quand il l'épouse, il parle bien d'un enfant "né de leurs amours". On imagine que sentant sa mort prochaine, il veut assurer le bien-être de sa compagne. Marie (ou Marianne selon les actes) lui survivra trente ans. Elle s'éteint le 12 décembre 1889 à Ossas dans sa maison Jaureguiberriberria à l'âge de 85 ans.     

Pourtant, les parents de Charles sont décédés depuis très longtemps à la naissance de Dominique, le Seigneur Joseph de Jaurgain, le 4 Fructidor an IV* et Batilde d'Argain le 20 janvier 1808. Charles semble vivre alors avec sa sœur Dorothée de Jaurgain qui mourra dans la demeure familiale en 1843 à 83 ans. Cette sœur bréhaigne voyait-elle d'un mauvais œil une naissance illégitime dans sa respectable maison ?

Ou plus vraisemblablement, Charles voulut-il préserver l'honneur de la famille et celle de son frère aîné et héritier du titre, Jean Pierre ?
Jean Pierre de Jaurgain, marié à Engrâce Darhanpé, issue d'une bonne famille de Tardets, fut en effet le maire d'Ossas jusqu'en 1822.  

* 21 août 1796

Sources : AD 64 (Etat civil et minutes notariales), Gen&O, Filae, Geneanet, Wikipedia, Ikerzaleak
Illustration : Delcampe.net

Nota : Cette branche ne m'étant pas apparentée, elle n'est pas dans mon arbre sur Geneanet mais je tiens les références et d'autres dates à disposition de ceux qui m'en feraient la demande. 

samedi 17 novembre 2018

Un échange à fleurets mouchetés

Voilà des semaines que je fais défiler sur mon écran des milliers de pages de minutes notariales sous l'Ancien Régime. Et quand je dis des milliers, ne croyez pas que j'exagère. Un registre biannuel d'un notaire royal de la province de la Soule en 1755/56 contient à lui seul 1819 pages ! 

Je rassure mon lecteur, je ne les lis pas toutes. Le temps d'un clic, mon œil scanne l'acte et, l'expérience aidant, je sais repérer rapidement un lieu, un patronyme, une signature (bénis soient mes aïeux qui savaient écrire leur nom !) ou une tranche de manuscrit qui me renseigne sur la nature du document.

C'est qu'on trouve de tout dans ces actes notariés : obligations (reconnaissances de dette), quittances, baux, ventes ou échanges de maisons ou de terres, nominations de tuteurs, actes d'opposition à un mariage (si, si), testaments, inventaires ou contrats de mariage. Ces derniers ont la préférence des généalogistes car d'un seul coup, vous voilà plongé dans la vie de vos lointains ancêtres et votre arbre peut y gagner quelques branches !

Pourquoi étudier les archives notariales est-il indispensable ? En Soule et en Basse Navarre, les registres paroissiaux sont très lacunaires. La Révolution française est passée par là et nombreux sont les BMS* qui se sont perdus depuis. Alors, comme nos ancêtres, souvent illettrés dans les campagnes, voulaient garder une trace écrite d'une transaction, ils passaient devant le notaire...

"Hum, hum !
- Euh, qui me parle ?
- Moi, Madame, votre ancêtre à la 7ème génération ! Je vous écoute pérorer depuis tout à l'heure, évoquer mes contemporains avec condescendance, vous pencher sur leur vie dont vous semblez tout savoir alors que vous ne savez rien !
- Plaît-il ? Et d'abord, qui êtes-vous ?
- Je suis Grégoire Duthurburu, greffier de la Cour, Bourgeois de Tardets en Haute-Soule, Sieur de Barnetche !"

Aïe, j'ai dû déranger l'irascible grand-père de Marie-Jeanne Duthurburu, ma centenaire ! Cela faisait un moment que je voyais passer sa signature au bas des parchemins. Voyons, essayons de l'amadouer. De nos jours, les gens adorent parler d'eux, je suppose qu'il en était de même à l'époque...

"Désolée d'avoir été impolie, je suis vraiment ravie de vous rencontrer ! Et vous tombez bien, si je puis me permettre de m'exprimer ainsi, car je me demandais ce qu'était un greffier de la Cour ?

- Je suppose que vous avez entendu parler des Etats Généraux de la Soule ? Ils regroupaient l'assemblée populaire appelée Silviet et le Grand Corps qui réunissait le clergé et la noblesse, chacun instance siégeant séparément. On appelait l'ensemble la Cour d'ordre. Celle-ci était convoquée une fois par an, le dimanche suivant la fête de nos Saint Patrons Pierre et Jean, fin juin. Je parle au passé car depuis l'arrêt du Conseil du Roi du 20 mai 1733, le Silviet n'a plus le droit de se réunir."

- Pas très démocratique tout ça !" Aussitôt que ma remarque a fusé, je me mords la langue. En même temps, cette éviction de l'assemblée du peuple n'annonce-t-elle pas la fin prochaine de l'Ancien Régime pensé-je en moi-même ?
- Bon, peut-être" concède mon aïeul "mais les Etats de Soule font toujours leur office et continuent de se réunir à la Cour de Licharre, et moi d'y officier comme greffier en ma qualité de gentilhomme terretenant."

Je cesse aussitôt de brocarder ce pauvre ancêtre et le remercie sincèrement pour ses explications, me promettant d'approfondir rapidement mes connaissances de cette page d'histoire...

Acte de 1756 paraphé par M° Detchandy, notaire, et G. Duthurburu

* BMS : Baptêmes, mariages, sépultures

Pour en savoir plus sur le sujet : "Les Assemblées provinciales du Pays basque français sous l'ancien régime" de Maïté Lafourcade.
Autres sources : Ikerzaleak ; les Duthurburu sur Geneanet ; Editions Archives et Culture : "Etat civil et registres paroissiaux", "Actes, contrats et dispenses de mariage" et "Ancêtres paysans" de Marie-Odile Mergnac
Illustration : Gallica

mardi 30 octobre 2018

Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage

En généalogie, il arrive parfois que l'on traverse des périodes d'abattement, par exemple lorsque l'on bloque sur une branche de son arbre, voire de l'arbre tout entier plus celles-ci sont hautes. Au début, le généalogiste amateur est tout feu tout flamme. Feuilleter virtuellement ou concrètement des registres d'état civil le plonge au cœur d'un véritable jardin d'Eden où il butine d'acte en acte, la cueillette est toujours bonne. Et puis, les branches se dégarnissent et, comme les oiseaux l'hiver, il faut gratter sous les couches pour dénicher sa pitance.  

Les BMS* de l'Ancien Régime sont à première vue rébarbatifs, les pattes de mouche de nos curés de campagne rebutent, les yeux picotent, le découragement gagne. Et pourtant, il arrive qu'un seul acte de baptême ouvre une nouvelle voie à des recherches jusque-là restées vaines. Prenons un exemple, une triste histoire qui, deux siècles et demi plus tard, a son utilité.

Le 10 avril 1786, le dénommé Hidiart, vicaire de la paroisse de Çaro, en Basse-Navarre, baptise deux fillettes, des jumelles nées la veille du légitime mariage entre Jean Biscaichipy et Marie Indart. Les deux sont prénommées Marie, ce qui peut sembler incongru de nos jours mais dont on comprend vite le choix. En effet, les "petits anges" décèdent dès le lendemain pour la puînée, et le surlendemain pour l'aînée, comme les désignent notre brave curé.

Mais regardons mieux l'acte de baptême. On y apprend le nom des parrains et marraines respectifs des deux petites, avec leur lien de parenté et le nom de leur maison. La marraine d'une des petites Marie est locataire de la maison d'Arretche, celle de l'autre est sa tante paternelle, cadette de la maison Biscaichipy, son parrain étant le "maître" de ladite maison. Les parents, d'une branche cadette, sont quant à eux, maîtres de la maison d'Haiçaberry.

Quand on sait au Pays basque le rôle des maisons et la prévalence de la primogéniture (l'aîné, garçon ou fille, est celui qui hérite), on mesure combien ce seul acte ouvre des horizons à notre généalogie ! On ne le dira jamais assez mais lire un acte in extenso est primordial si l'on ne veut pas passer à côté d'informations capitales.

J'ajouterai que c'est la lecture des minutes notariales d'une étude du début du 18e siècle à Saint-Jean-le-Vieux (Basses-Pyrénées) qui m'a permis de localiser cette branche, morte jusque-là, à Çaro, une paroisse aujourd'hui disparue rattachée depuis 1842 à Estérençuby. Se plonger dans les actes notariés est encore une belle aventure généalogique, idéale pour les longues soirées d'hiver !  

* BMS : Baptêmes, Mariages, Sépultures dans les registres paroissiaux sous l'Ancien Régime.
Illustration : Sisyphe par Titien (1549)

samedi 15 septembre 2018

De l'autre côté de la frontière

Le raidillon était plus ardu que je ne le pensais, mes chaussures n'étaient pas adaptées et je transpirais à grosses gouttes sous un soleil traitre pour la saison. Je me maudissais in petto d'avoir laissé ma voiture dans le premier parking croisé en arrivant au village. Habituée aux cimetières du Pays basque côté français, j'étais sûre de trouver celui-ci accolé à l'église.

Première déception, celle-ci était fermée et, vu l'heure, celle de la sieste sacrée dans ces contrées, il n'était pas question que j'aille toquer à la porte de la mairie pour voir si l'on pouvait me prêter la clé. Dommage, j'avais tant de fois noté son nom au regard des actes de baptême et de mariage que Santiago Apostol m'était devenue familière.

Je contournais l'imposant édifice sans grâce qui se dressait le long de la route principale, celle de Compostelle, et finit par apercevoir ce fichu cimetière mais pour l'atteindre, il me fallait venir à bout d'une interminablemontée. Enfin, je poussai le portail en fer forgé et aussitôt, je fus happée par la beauté paisible du lieu.

Un alignement de vieilles pierres tombales me faisait face, certaines discoïdales comme j'avais pu en voir en Soule ou en Basse Navarre, d'autre plus curieuses, cruciformes en bois blanc orné de liserés noirs et pansues à la base. Je commençais à déchiffrer les noms sur les tombes quand une voix féminine m'interpella en basque. Une vieille femme toute voûtée venait de se matérialiser devant moi.

"Ez dut euskara mintzo, je ne parle pas le basque, désolée.
- Je vois. Espagnol, peut-être ?
Si, Señora."
La question de la langue étant réglée, nous pouvions reprendre notre discussion.

"Quel nom cherchez-vous ?"
- Urrizaga, c'est le nom de jeune fille de mon arrière-grand-mère, Gracianne. Elle n'est pas enterrée là mais à Garazi*, je crois, mais comme toute sa famille était de Valcarlos..."
"Luzaide" me reprend-elle sèchement en donnant au village son nom basque. Mon ama aussi se prénommait Graciana mais on l'appelait plutôt Engracia."

Oups, je ne pensais pas être remontée si loin dans le temps ! Je visualise mentalement cette branche de mon arbre et j'en conclus que sauf erreur, je suis en présence d'une fille d'Engracia Urrizaga née en 1747, sœur cadette de mon aïeul Domingo. Mon interlocutrice par conséquent a dû voir le jour dans la deuxième moitié du 18e siècle et au vu de son grand âge, nous devons être en 1850 ou 60 !

Ma lointaine parente poursuit, se parlant plus à elle-même qu'à moi : "C'est qu'elle n'a pas eu la vie facile, ma mère, et celle-ci s'est terminée en véritable tragédie.
- Racontez-moi...
- Elle s'est mariée en 1778 à trente-et-un ans avec un veuf, Pedro Erramuzpe. Elle a élevé ses deux fillettes de quatre et deux ans, mes demi-sœurs, Maria et Dominica, puis elle m'a eue moi, Juana, et ensuite, ma petite sœur Engracia.

Pendant une quinzaine d'années, tout allait bien, mes parents étaient les maîtres de Praxemuño, une grande maison en bordure du Chemin de Saint-Jacques et les pèlerins s'arrêtaient chez nous. Ils trouvaient là un gîte confortable et le couvert, et ça nous faisait un petit pécule. Et puis la guerre est arrivée".

"La guerre ?"
- Vous êtes Française, non ? (aïe, je suis démasquée), vous avez bien dû entendre parler de la guerre de la Convention contre l'Espagne ? En fait, c'est notre roi, Carlos VII de Bourbon qui a déclaré la guerre aux Républicains français, il a moyennement apprécié que ceux-ci coupent la tête de son cousin Louis XVI ! Malheureusement, notre armée n'a pas été assez forte pour repousser les assauts de vos sans-culottes aidés des bataillons de chasseurs basques".

"Et donc, le 25 avril 1793, la foudre nous est tombée dessus. Toutes les maisons sur le passage de ces hordes de sauvages ont brûlé. Ceux qui avaient des bordas** dans la montagne s'y sont réfugiés et ne sont revenus dans le village que trois ans après. L'église aussi est partie en fumée, celle que vous voyez en bas, c'est la nouvelle, elle date de 1802.

Avec mes parents, nous avons dû fuir et nous installer chez des parents à Orreaga, Roncesvalles si vous préférez ou mieux, Roncevaux comme disent les Français. C'étaient des temps terribles, il faisait froid, on avait faim, et comme si ça ne suffisait pas, il y a eu une épidémie de typhus. Mon père est mort le premier, en 95, ma mère l'a suivi en 96... Mes sœurs... Mais à quoi bon remuer tout ça ? Le passé est le passé."

Je fis un pas vers elle et lui touchai la main qu'elle repoussa, visiblement peu habituée aux effusions. Elle me désigna la porte du cimetière, et sans façon, me poussa vers la sortie en agrippant mon bras de ses doigts noueux. Une maîtresse femme cette Juana me dis-je en mon for intérieur.

Nous redescendîmes ensemble vers le village, sans échanger un mot.

* Donibane Garazi est le nom basque de Saint-Jean-Pied-de-Port (Pyrénées Atlantiques), Garazi pour faire court.
** Borda, ferme dans la montagne souvent annexe de l'habitation principale. 

Sources : FamilySearch, Geneanet. Un grand milesker à José Luis Erramuzpe pour sa précieuse documentation sur les conséquences de la Guerre de la Convention contre l'Espagne sur les populations frontalières. 
Illustration : Valentin de Zubiaurre, Retrato de Mari Tere. 
 

jeudi 23 août 2018

Comment faire taire les idées reçues sur un loisir jugé poussiéreux

Suite à mon précédent "billet voyageur" intitulé Saint-Jean-le-Vieux-Buenos Ayres-Saint-Jean-le-Vieux, un généalogiste amateur comme moi, m'a contactée via un réseau social. Il avait retrouvé sur FamilySearch ce qui lui semblait être l'acte de mariage à Buenos Aires de Jean Biscaïchipy et Marianne Sallaberry. Il concluait malicieusement son message ainsi : "Non, vos aïeux ne vivaient pas dans le péché". 

J'avoue que l'idée ne m'avait même pas traversé l'esprit ! Je savais que mes AAAGP s'étaient probablement connus là-bas, avaient eu ensemble une fille, Dominica, mon arrière-arrière-grand-mère et qu'à leur retour au pays, ils avaient régularisé leur situation en se mariant et en déclarant la naissance de leurs deux enfants (le second, Laurent, né en France). Pourtant, connaissant la piété des Basques en général, et en particulier celle de mes grands-tantes que j'ai bien connues, j'aurais dû y penser. Merci donc, à ce généreux contributeur !

Pour les non adeptes de la généalogie, ce "passe-temps" ou passion c'est selon, s'exerce seul dans son coin, en tête à tête avec son ordinateur (de nombreuses sources étant en ligne  aujourd'hui) ou bien dans une salle silencieuse d'archives poussiéreuses (encore une idée reçue : cf. photo !). Or il n'en est rien. Le réseautage et l'entraide règnent sur le petit monde de la généalogie où certains sont souvent prêts à vous communiquer leurs "tuyaux" voire à faire des recherches à votre place sans que vous n'ayez rien demandé !
Le Pôle d'archives de Bayonne et du Pays basque (PAB)
Par ailleurs, on rencontre des généalogistes de tous les âges, de toutes les régions de France métropolitaine et ultramarine et même de l'étranger, des professionnels comme des amateurs (très) pointus, et des plus "dilettantes" (comme moi). Ceux qui choisissent de partager leurs recherches sous la forme d'un "généablog", aiment aussi participer à des "challenges", à des défis collaboratifs comme #1J1P, à des ateliers d'écriture virtuels tels que le #RDVAncestral ou à des thématiques à l'instar des Généathèmes proposés par Sophie Boudarel.

Bref, la généalogie est loin d'être un loisir solitaire et étriqué. Mais surtout, on s'amuse bien ! Certains fils Twitter, notamment, n'engendrent pas la mélancolie ! Par ailleurs, c'est encore un des rares espaces sur la toile ou la bienveillance est de rigueur, il faut dire qu'il est rare qu'on parle politique avec les morts !   

Bon, après vous avoir fait partager ces quelques élucubrations, excusez-moi, je dois repartir à Buenos Ayres sur la trace de mes ancêtres basques qui ont encore beaucoup de choses à me raconter. ¡Hasta luego!