mardi 12 juin 2018

Saint-Jean-le-Vieux - Buenos Ayres - Saint-Jean-le-Vieux

Lorsque ma grand-mère paternelle Marie-Anne Etchemendy (1912-1977) est décédée à Bordeaux, son fils aîné, mon père, a fait passer un avis dans le journal Sud-Ouest, s'attirant les foudres d'une de ses tantes qui lui reprochait de ne pas associer à ce faire-part la branche Biscaïtchipy. Je me souviens de la réaction de mon père qui ne céda pas et de celle de ma grand-tante qui répara l'erreur en republiant un avis comme elle le voulait, le lendemain ! 

Longtemps après, quand je me suis intéressée à cette branche, mon père m'a dit en substance : "Ah, je ne pensais pas que ces Biscaïtchipy nous étaient finalement si proches." Eh oui, la mère de sa grand-mère qu'il avait bien connue, Gratianne Urritzaga, s'appelait Dominica Biscaïtchipy. Elle portait un drôle de nom qui nous avait amusé mon frère et moi lors de l'"incident diplomatique" évoqué plus haut. 

Comme toujours avec le basque, au fil des siècles et de l'imagination des curés ou des employés d'état civil, on retrouve le nom sous la forme Biscaïttipy, Biscaïchipy ou Biscaïtchipy ce qui étymologiquement pourrait signifier "petit côteau" de "ttipi" (petit) et "bizcar" (côteau, crête, col). Si je me fie à Geneanet, seule notre branche établie à Saint-Jean-le-Vieux à partir du début du 19e siècle, a hérité d'un "t" en plus, tout comme nos Urri"t"zaga.

Cette longue introduction pour évoquer mon "sosa 46", tiré à la "roulette des ancêtres" (*), Jean Biscaïtchipy dit Gachte c'est-à-dire "blanc bec", surnom qui lui venait peut-être de son rang de petit dernier de sa fratrie. Jean naît le 10 septembre 1828 dans la maison familiale Larrondoa du quartier Çabalce de Saint-Jean-le-Vieux (Basses-Pyrénées), village mitoyen de Saint-Jean-Pied-de-Port en Basse-Navarre.

Benjamin d'une fratrie de six enfants issue de Jean Biscaïtchipy (1781-1857), originaire de Saint-Michel et de Gratianne Coillet (ca 1794-1862) mariés en 1813 à Saint-Jean-le-Vieux, il est précédé par quatre sœurs et un frère. A une époque indéterminée jusqu'à ce jour mais que je situerais au début des années 1850, peut-être pour échapper à la conscription, il prend son billet pour l'Argentine. Plus probablement, il débarque à La Plata et de là, s'établit à Buenos Aires.

Est-ce là qu'il rencontre sa future épouse, Marianne Saroïberry dite Sallaberry, née aux Aldudes en 1832 ? C'est ce que laisse penser leur acte de mariage qui n'interviendra que le 19 février 1871 à Saint-Jean-le-Vieux alors qu'il a déjà quarante-deux ans et sa femme, trente-huit. De l'intérêt de lire attentivement un tel document, on y découvre au verso la reconnaissance de deux enfants, une fille, Dominica née le 19 octobre 1861 à Buenos Ayres (sic) et un fils, Laurent, né le 7 novembre 1870... à Saint-Jean-le-Vieux.

A défaut de savoir pourquoi mon aïeul est parti en "Amérique" et combien de temps il y est resté, j'ai une petite idée de la raison qui l'a fait rentrer. En consultant les actes de décès de la commune, je me suis aperçue qu'alors que ses parents Jean et Gratianne étaient décédés respectivement en 1857 et 1862, en 1866, un événement va bouleverser la vie des habitants de la maison Larrondoa.

Charles Biscaïtchipy, le "maître" depuis la mort de ses parents, et sa sœur Jeanne, tous deux célibataires, disparaissent à deux semaines d'écart. Ils n'ont pas cinquante ans et la cause de leur décès n'est pas indiquée. La seule sœur survivante (une autre est décédée en 1855) a-t-elle alors prié son frère cadet de revenir pour reprendre la ferme familiale ? On ne peut que le supposer.

Dans le contrat de mariage de mes arrière-arrière-grands-parents, Martin Urritzaga et Dominica Biscaïtchipy, le 23 novembre 1882, il est clairement indiqué que les parents de cette dernière sont propriétaires de la maison Larrondoa dans le quartier Çabalce. Ce sont des cultivateurs que l'on peut qualifier d'aisés puisqu'en échange d'un quart de leur domaine et dépendances, leur futur gendre apporte une dot de deux-mille-quatre-cent-francs. 

Jean Biscaïtchipy dit Gachte s'éteindra dans sa maison le 18 mai 1907, huit ans après sa femme Marianne, entouré de sa fille, de son gendre et de six petits-enfants dont mon arrière-grand-mère Gratianne. Aura-t-il eu le temps de voir partir ses petits-enfants Urritzaga à La Plata poursuivant ainsi son rêve américain interrompu ? Il me plaît de le penser...

(*) Dans le cadre du Généathème du mois de juin, Sophie Boudarel, généalogiste professionnelle, propose de tirer au sort un numéro sosa de sa généalogie grâce à son générateur de nombre aléatoire, et de raconter l'histoire de l'ancêtre correspondant. Son "making-of" m'a bien aidé aussi à compléter mes informations.

Illustration : Carte postale ancienne de Saint-Jean-le-Vieux (Delcampe.net)
Sources AD64 (Etat civil et Minutes notariale)Gen&OFamilySearchGeneanet. 
Sur l'Emigration basque en Argentine, lire "Diaspora basque, la huitième province"

mardi 5 juin 2018

Une brigade de douaniers en Soule au 19e siècle (III)

La brigade d'Aussurucq, comme nombre de ses voisins, a eu son lot de drames pendant le temps où elle est restée au village. Ainsi apprend-t-on au détour d'une page, qu'un petit Ambroise, né le 28 août 1833 dans la maison Etchandy - celle qui abritait plusieurs familles de préposés - décède à vingt mois le 20 juin de l'année suivante. Son père est le préposé Jean-Pierre Etcheverry et sa mère, Marie Haritchelar. 

La femme d'un autre douanier, Jean Etchebest, met au monde une fille le 9 juin 1845 à Aussurucq. La petite Eugénie-Jeanne et ses frère et sœur aînés, Gabriel et Thérésine, ne connaîtront pas longtemps leur maman : Anne Elissabé meurt un an et demi plus tard, à trente-quatre ans. Je n'ai pas retrouvé le dossier de carrière du père de famille mais il est présent au mariage de sa fille Eugénie à Licq-Athérey en 1866 où il s'est retiré depuis sa retraite et décédera en 1881.  

Le sommier de Jean Capdepont est assez complet si ce n'est l'absence de son lieu de naissance. On sait qu'il est né en mai 1800 et a été maçon avant de devenir douanier. Il commence sa carrière en novembre 1829 à Bidarray, rejoint Aussurucq en février 1833 et y restera jusqu'en novembre 1844, presque treize ans pendant lesquels naîtront trois filles dans la maison Etchandy. En plus de sa femme, Marie Uhart, la famille comptait à son arrivée une fille née Lecumberry et une autre, à Bidarray. 

J'ignore si cette maison Etchandy - dont le nom signifie "grande maison", et il le fallait ! - existe toujours à Aussurucq mais je l'imagine résonner du galop de tous ces enfants dans les escaliers ! L'école publique où mon aïeul Dominique Irigoyen n'exerçait pas encore, a dû se réjouir du bond de ses effectifs. De nos jours, on aurait fermé l'école au départ de la brigade...

Le préposé Pierre Camarez, né en 1807 à Ogenne et marié à Marthe Capdevielle de Lannes, n'est resté que deux ans à Aussurucq entre 1834 et 1836. Sa carrière aura de toute façon été courte puisque son dossier indique qu'il prend sa retraite le 1er novembre 1839 après sept ans et six mois de service. A-t-il préféré reprendre son premier métier de maçon ? Père de quatre enfants, tous nés à Lannes entre 1832 et 1842, seule l'aînée a peut-être fréquenté l'école du village.

Les dossiers ou sommiers* que j'ai pu consulter au Musée national des Douanes de Bordeaux recèlent une foule de renseignements sur nos ancêtres douaniers : état civil, mutations, promotions, brigades de rattachement, traitements, niveau d'instruction, langues parlées (en Pays basque, basque bien sûr mais aussi français, gascon, parfois espagnol ...). 

Le plus cocasse se trouve sans doute dans les caractéristiques physiques. Je découvre ainsi que mon aïeul à la 6e génération mesurait 5 pieds 3 pouces (1,61 m). Ses cheveux et sa barbe étaient châtains, il avait un nez recourbé et un front haut. Sur un autre extrait plus détaillé, j'apprends même que son visage portait des marques de petite vérole !

Exemple de sommier, celui de mon AAAGP 
Quand on se frotte à la généalogie, on découvre très vite que l'exhaustivité est une vue de l'esprit ! J'aurais vraiment aimé reconstituer dans son intégralité la brigade d'Aussurucq durant la période choisie (1832-1848) mais la tâche s'avère trop ardue. Que ce soit aux archives ou au Musée des Douanes, il faut aussi jouer avec les lacunes, les variantes de noms, voire même les dossiers égarés...

A un certain moment, il faut savoir accepter les limites de l'exercice et dans le cas qui nous occupe, avoir plus ou moins retracé le parcours de treize douaniers, en en laissant seulement deux ou trois sur le bord du chemin, n'est déjà pas si mal. Désolée, MM. Léez et Sallaberry si je n'ai pas eu assez d'éléments pour vous rendre vie...
[Fin]

* Je tiens les copies de ces dossiers à la disposition de ceux qui m'en feraient la demande via le formulaire de contact du blog.  

Illustration : Préposé en "petite tenue" (gravure) Musée national des Douanes

lundi 4 juin 2018

Une brigade de douaniers en Soule au 19e siècle (II)

Tourner les pages d'un registre des naissances sur une période donnée plutôt que de "piocher" en fonction des recherches en cours, a l'avantage d'offrir une "radioscopie" de la commune et de remarquer quelques détails, situations ou protagonistes auxquels on n'aurait pas prêté attention autrement. Ainsi de deux préposés de la brigade d'Aussurucq à l'attitude en apparence bien différente...

En avril 1833, alors qu'il a déjà quitté la brigade d'Aussurucq pour celle de Sainte-Engrâce, le nommé Jean Esponda dit Saroïberry se présente à la mairie pour reconnaître une fille qu'il a eue six mois auparavant avec une jeune fille du village. Jean Esponda, originaire des Aldudes où il est né le 6 octobre 1807, semble avoir pris ses responsabilités sans aller toutefois jusqu'à épouser la mère de l'enfant. Celle-ci, devenue tisserande comme sa mère dont elle porte d'ailleurs le prénom, Marie, décèdera à Aussurucq à vingt ans. L'histoire ne dit pas si elle avait revu son père...

Un autre préposé déclare en février 1844, l'enfant d'une certaine Marie P., cultivatrice âgée de 38 ans, et d'un père inconnu. Le nouveau-né portera le prénom de Joseph qui se trouve être aussi celui de "notre douanier", Joseph Caritat. Né le 1er septembre 1800 à Domezain, marié depuis 1828 avec une certaine Elisabeth Alferits de Licq dont il a eu au moins trois enfants, il rejoint la brigade d'Aussurucq en 1834. Curieusement, après dix ans dans le village, il est muté le 1er juillet 1844. Simple coïncidence ou suspicion d'enfant adultérin ? Le doute demeure.

Le préposé Jean Agorreçabehere, né le 29 juillet 1807 à Baïgorry, est aussi fils de douanier. Il commence sa carrière le 1er janvier 1829 et a déjà connu sept (!) affectations quand il arrive à Aussurucq au début de l'été 1833. Il s'est marié en novembre de l'année précédente à Licq avec une demoiselle Luce Obiague d'Athérey. Eux aussi vont "donner" deux enfants à la commune, un garçon en 1835 et une fille en 1837. Ils quitteront Aussurucq deux ans plus tard pour Bidarray et la carrière de douanier de Jean s'arrêtera en 1854.

Dominique Ahetz-Etcheber ou Ahetcecheber (là, mon lecteur se dit que ces noms basques sont vraiment impossibles !) est né à Ordiarp le 13 mai 1810. Il fait deux séjours à Aussurucq entre septembre 1844 et décembre 1847, entrecoupé d'une mutation de six mois à Sainte-Engrâce (visiblement, les "RH" de l'époque se fichent comme d'une guigne des contingences familiales...). A Aussurucq, sa femme, Marguerite Ossiniry de Chéraute aura le temps de lui donner une petite Marianne en 1846 avant de repartir à Sainte-Engrâce avant Licq et Larrau. Il est admis à la retraite en 1862.

Pendant son temps à Aussurucq, Joseph Lafiosat, né à Moncayolle le 15 mai 1804, contribuera également à la "poussée démographique" du village. Il s'y marie en janvier 1834 avec une "locale", Engrâce Campané dite Etchetopé. Mon ancêtre Jean Dargain, père de Pierre, et sous-lieutenant des douanes en retraite, est témoin du mariage, la promise étant une parente du côté de sa première femme. De 1838 à 1846, le couple aura trois enfants nés à Aussurucq. Joseph prend sa retraite le 1er janvier 1862 à Sainte-Engrâce et décède trois ans plus tard dans sa maison Etchetopé d'Aussurucq.

Pierre Claverie naît le 26 avril 1809 à Hasparren. Fils de laboureur, il est domestique avant de s'engager dans les Douanes à l'âge de dix-huit ans. Alors qu'il est en poste à Issor, il se marie en août 1837 avec une native de Licq, Adrianne Mandagaran. Ils ont déjà deux enfants, garçon et fille de trois ans et dix mois lorsqu'il rejoint la brigade d'Aussurucq en novembre 1841. Il y restera sept ans et aura encore un fils et une fille nés dans la commune en 1838 et 1841, puis un dernier fils en 1849, à Licq. Entre temps, Pierre aura été affecté à la Division de Bordeaux avant de revenir au Pays basque où il prendra sa retraite le 1er février 1866.
[A suivre] 

Nota : Sauf indication contraire, toutes les communes évoquées se situent dans les Basses-Pyrénées (aujourd'hui Pyrénées Atlantiques) 

Illustration : Officier et douanier en grande tenue 1852-1870 (gabelou.com)

vendredi 1 juin 2018

Une brigade de douaniers en Soule au 19e siècle (I)

A l'occasion de recherches au Pôle d'archives de Bayonne et du Pays basque, je me suis intéressée aux recensements de population de la commune d'Aussurucq en Soule, berceau de la famille paternelle de mon père. Une observation en conclusion du recensement de 1851 a attiré mon attention.

En bas de la liasse, Monsieur Bastereix, maire de l'époque, mentionne : "La population a diminué de 24 habitants depuis le dénombrement de 1846 ; cette diminution doit être attribuée à ce que depuis cette époque, une brigade de douaniers a quitté la localité ". Monsieur le Maire semblait déplorer qu'Aussurucq ne comptât plus désormais "que" 716 habitants. 

Comme déjà mentionné dans un précédent billet, je savais que mon aïeul à la sixième génération, Pierre Dargain dit Laxalt, était sous-lieutenant des Douanes à Aussurucq à cette époque. Son dossier retrouvé au Musée national des Douanes de Bordeaux, m'apprend qu'il y était une première fois du 1er juin 1837 au 30 avril 1842, puis du 1er avril 1845 au 30 septembre 1848.   

Le départ de cette brigade semble être intervenu avant la fin de l'année 1848 et mon aïeul, le seul natif du la commune, a été apparemment le dernier à partir. Pour comprendre l'impact de la présence de cette brigade sur le village, l'idée m'est venue de reconstituer le parcours de chacun. 

Commençons par le plus gradé, le lieutenant Martin Iribarnegaray. Né le 10 octobre 1783 à Baïgorry*, il a d'abord été instituteur avant d'intégrer les Douanes Impériales le 1er janvier 1807. Deux ans plus tard, il est sous-lieutenant et en décembre 1813, lieutenant. Il a donc déjà vingt-deux ans de carrière quand il prend la brigade d'Aussurucq en 1829. Entre temps, il a épousé une jeune fille de Musculdy, Anne Duhalt, et ils ont déjà trois fils en bas âge à leur arrivée au village.

Martin Iribarnegaray ne restera que trois ans à Aussurucq, il aura une dernière affectation avant de se retirer à Musculdy où sa femme et lui auront encore deux fils en 1832 et 1834, l'année où il prend sa retraite à cinquante-et-un-ans. Les deux garçons n'atteindront hélas pas leurs deux ans mais en 1839 naît leur dernier enfant, enfin une fille. Le 2 décembre 1867, le cadavre de Martin est retrouvé dans un champ à Pagolle, commune voisine de Musculdy. Sa femme, Anne, lui survivra cinq ans. 

Dans le billet "Douaniers de père en fils", j'avais intégré une "bio express" de Pierre Dargain dit Laxalt. J'ai fait une petite erreur que les recensements m'ont permis de corriger. Quand il quitte Aussurucq en 1848, Pierre est veuf depuis six ans et a perdu une petite fille. Cependant, contrairement à ce que je pensais, Marie-Jeanne, mon arrière-arrière-grand-mère, alors âgée de quinze ans, va le suivre dans son affectation suivante.   

En octobre 1848, il est muté à la brigade de Boucau-Nord, à côté de Bayonne et son traitement passe à 650 francs. Il sera admis à la retraite le 1er avril 1850, six mois avant ses cinquante ans. Lui et sa fille se retirent alors dans leur maison Laxalt d'Aussurucq où il mourra trois ans plus tard. Entre temps, Marie-Jeanne, sa fille unique, s'est mariée à dix-huit ans avec Dominique Irigoyen avec lequel elle aura quatorze enfants.    

Parmi les préposés qui composent la brigade, un autre est relié à mon arbre même si c'est de façon éloignée. Jean Gombault, fils d'un receveur des douanes, neveu et futur père de préposés des douanes, est né à Vieux-Boucau le 18 avril 1804. Trente ans plus tard, presque jour pour jour, il arrive à Aussurucq, "par suite de son mariage" précise son sommier. Il a en effet convolé le 20 novembre 1833 à Licq avec Engrâce Eppherre, couturière de métier.

Bien que d'une branche différente de la mienne, cette Engrâce n'est autre que la demi-sœur de Scholastique, plusieurs fois évoquée ici. Ensemble, ils vont avoir pendant les quatorze ans qu'ils passeront à Aussurucq, six enfants entre 1834 et 1845 dont l'aîné, Joseph, fera à son tour carrière dans les douanes. La famille a sa propre maison dans le village, contrairement à d'autres qui sont regroupées dans la maison Etchandy, probablement dans un logement de fonction.

A son départ d'Aussurucq, Jean Gombault terminera sa carrière à Licq où Engrâce et lui auront un septième enfant, un garçon, en 1851. Dix ans plus tard, il prend sa retraite, toujours comme préposé, et le 26 octobre 1873, il s'éteint dans sa maison d'Escapila-Tchipila, suivi sept ans plus tard de sa femme.

Il n'aura échappé à personne que le départ de cette famille nombreuse aura, à elle seule, contribué à ce que le village se vide...

[A suivre] 
* Aujourd'hui Saint-Etienne-de-Baïgorry

Illustration : Douanier dans les Pyrénées à la frontière d'Espagne (gabelou.com)

mardi 15 mai 2018

Quatorze enfants, quatorze destins

En cette Journée Internationale de la Famille*, j'ai choisi dans ma généalogie celle qui me semblait le mieux incarner cette mosaïque de caractères et de destins qui constitue une famille. Sociologiquement parlant, le fait qu'elle ait été issue d'une province "reculée" du Pays basque dans un 19e siècle encore largement rural, et soumise à des traditions très ancrées (primogéniture, rôle de la maison, sort des cadets...), la rendait encore plus intéressante. 

Pour cette fois, je ne m'attacherai ni au père, Dominique Irigoyen (1829-1898), instituteur, dont j'ai souvent parlé ici, ni à la mère, Marie-Jeanne Dargain-Laxalt (1833-1907), propriétaire, elle aussi déjà plusieurs fois mise à l'honneur, mais à la fratrie issue de ce couple. Mariés le 27 novembre 1851 à Aussurucq (Basses Pyrénées), ils auront quatorze enfants entre 1853 et 1877 dont dix parviendront à l'âge adulte. 

L'aînée, Marie dite "Maddie", aurait pu être l'héritière. Née le 17 février 1853 dans la maison Laxalt (ou Laxaltia), elle va pourtant choisir une autre voie ou plutôt répondre à une voix, celle du Seigneur. Entrée dans la Congrégation des Filles de la Croix à Bidache en novembre 1869, elle prend le nom en religion de Sœur Marie Nicéphore. Elle a à peine prononcé ses vœux, le 25 septembre 1871, qu'elle meurt brusquement le 23 novembre suivant, à seulement dix-huit ans.  

Curieusement, Marguerite dite Mallaïta, la suivante, née le 31 août 1854, ne se mariera pas dans son village natal mais à Saint-Just-Ibarre (Donisti Ibarre), petit village de Basse-Navarre. Couturière, elle épouse un "manech", Bernard Arruyé (ou Arruyer), brigadier-cantonnier de son état, le 12 juillet 1885. Ils n'auront pas d'enfants, et Mallaïta s'éteindra le 26 mars 1938 dans sa maison Antondeguia à l'âge de 83 ans. 

Le premier garçon de la fratrie, né le 9 septembre 1855 se prénomme Pierre. Je ne sais pas grand chose à son sujet si ce n'est qu'il est gendarme à Lasseube, un gros bourg béarnais de 2200 habitants.  A-t-il été blessé, est-il tombé malade ? Toujours est il qu'il meurt à trente ans, le 5 octobre 1885, dans la maison familiale "Etcheberria". Son nom figure sur le caveau de famille à Aussurucq.

Joseph, né le 16 mars 1857 à Laxaltia comme ses aînés, ne s'éloignera pas beaucoup de la famille. Le 13 novembre 1883, il épouse à Aussurucq une fille du village, Marie Carricart-Garat mais c'est dans le village voisin de Suhare qu'ils vont s'installer comme cultivateurs. Marie lui donnera huit enfants, autant de filles que de garçons et aura la douleur de perdre un fils à la guerre, tombé à Craonnelle en septembre 1915. Joseph lui, s'était éteint en 1902 dans sa maison Urruty de Suhare.

Cinquième de la fratrie, mon arrière-grand-mère Elisabeth naît le 12 avril 1858. Avec son mari Dominique Eppherre (1851-1928), originaire de Sunharette dans la Soule, ils vont avoir onze enfants dont mon grand-père Pierre, né en 1901, sera le petit dernier. Eux aussi vont perdre un fils en 14-18, Michel, mort à Verdun en 1916. Elisabeth et Dominique vont hériter de l'etxea (maison, dépendances et terres) d'Etcheberria.

Cadette d'Elisabeth de dix-huit mois, Engrâce est la seule qui va suivre les traces de son père et devenir institutrice. Sa vie m'a semblée tellement romanesque que je lui ai consacré plusieurs billets, ainsi qu'à ses deux fils, Jean-Baptiste et Dominique, victimes eux aussi de la folie meurtrière de la Grande Guerre. Comme sa sœur aînée Marguerite, Engrâce avait épousé en 1887 un gars de Saint-Just-Ibarre, Martin Brisé. Malade du coeur, elle décède le 17 avril 1916, à 56 ans.

Marianne dite Mañaña est celle dont j'ai eu le plus de mal à retrouver la trace. Née le 21 avril 1861, elle épousera un cultivateur de Musculdy, Félix Etchebest, de la maison Egnaut avec lequel elle aura trois filles. Elle repose depuis 1952 dans le cimetière de Musculdy où j'ai retrouvé récemment le caveau de la famille Etchebest "Enautenia".

Né le 22 mai 1863 dans la maison Laxalt, un deuxième Pierre y décède le 3 septembre 1873. Ces deux dates encadrent la trop courte vie de ce petit garçon mort à dix ans pour des raisons inconnues. Deux ans plus tard presque jour pour jour, naîtra un petit Martin qui ne vivra que six jours. Entre les deux, Jeanne née le 26 août 1864 aura elle, une longue vie.

La "Tante Jeanna" sera en effet d'abord gouvernante du curé-doyen de Tardets avant de s'installer dans la maison-épicerie-café dite "Zubukota" de sa nièce Julienne Eppherre (1891-1953), fille d'Elisabeth et de Dominique Eppherre. Elle rendra son dernier souffle le 22 juillet 1951 à presque 87 ans, entourée de ses nombreux neveux et nièces.

Les deux suivants, respectivement "numéros" 11 et 12 de la fratrie, Grégoire et Michel, font partie de ces très nombreux cadets partis tenter leur chance en Amérique, ce qui dans leur cas, leur a plutôt réussi. J'ai évoqué l'histoire de "Gregorio et Miguel Irigoyen-Dargain" dans deux précédents billets intitulés "Deux frères partis faire fortune au Chili".

L'avant-dernier, Jean, naît le 23 septembre 1871 à Laxaltia et décède moins de trois ans après, le 25 août 1874, à Etcheberria (la "maison neuve"). C'est donc dans ce laps de temps que mon aïeul Dominique Irigoyen fit l'acquisition-restauration de son etxondoa**. Peut-être est-ce ce pauvre petit qui, si l'on en croit la tradition orale, fit une chute dans l'escalier de la nouvelle maison et perdit ainsi la vie ?

Du quatorzième et dernier enfant, Jean-Pierre, né le 22 octobre 1877 alors que ses parents sont déjà âgés respectivement de 48 et 44 ans et que ses aînés ont plus de vingt ans, on ne sait rien ou presque.  Lors du recensement de 1901, jeune homme, il vit encore au foyer de sa sœur Elisabeth et son mari Dominique. Sa trace se perd ensuite mais d'après la mémoire familiale, il aurait émigré en Argentine. Paradoxalement, celui qui nous est le plus contemporain est celui pour lequel nous disposons du moins d'informations. Peut-être un jour... ?
*Depuis 1993, les Nations unies ont choisi le 15 mai pour marquer la Journée Internationale des Familles. L'occasion de mieux connaître les questions relatives à la famille ainsi que les processus sociaux, économiques et démographiques qui affectent les famillesSophie Boudarel, généalogiste professionnelle, propose comme Généathème du mois de mai de nous pencher sur une famille de notre généalogie : En connaît-on tous les membres ? Quels ont été leurs parcours ? Sont-ils tous restés au même endroit ? Ont-ils eu la même destinée ?  
**Etxondoa : maison-souche
Illustration : Mauricio Flores Kaperotxipi (1901-1997)
Sources : AD 64 (état civil, actes notariés, fiches matricules, registres d'instituteurs), Gen&OFamilySearch et mémoire familiale (merci à mon père, mes "tantes" Marie, Thérèse et Georgette, mes cousines Annie et Julienne ainsi que María Isabel et Miguel Hernan au Chili). 
Remerciements à Sœur Clotilde Arrambide de la Congrégation des Filles de la Croix à La Puye (86) pour ses précieuses informations sur Sœur Marie Nicéphore.

vendredi 4 mai 2018

Qui paie ses dettes s'enrichit

Le 23 avril 1861, c'est une jeune femme d'à peine vingt-deux ans qui se présente à l'étude de Maître Jean-Dominique Dalgalarrondo, notaire à Mauléon. Elle a rendez-vous avec Augustin Necol, propriétaire à Trois-Villes. Celui-ci est certainement un agent d'émigration, un de ces "marchands de palombes" déjà évoqué.

Marie Argain s'apprête à lui signer une reconnaissance de dette d'un montant de 300 francs pour prix du passage de sa petite soeur mineure Marianne dans l'entrepont du "Cornélie" [photo] qui doit très prochainement mettre à la voile (sic) pour Buenos Ayres au port de Bayonne. Ce corvette-aviso de dix-huit canons relie à l'époque la France à l'Argentine en trois mois.

La future passagère est âgée d'à peine dix-sept ans. Elle est la fille cadette de Pierre Argain, d'abord domestique, journalier puis cultivateur à Aussurucq, et de Catherine Oyhamburu dite Harchoury. Tous deux décédés au moment de la transaction, c'est à Marie qu'il incombe d'hypothéquer "les biens immeubles en nature, bâtiments, cours, jardins, terres cultivées, vignes (!), bois et fougeraies", situés sur la commune d'Aussurucq afin de garantir la dette.

Avant de s'embarquer sur le Cornélie pour un voyage sans retour, Marianne Argain a été placée comme servante chez la petite cousine de son père, Marie-Jeanne Dargain, mon arrière-arrière-grand-mère. Mentionnée dans le recensement de 1856 d'Aussurucq, la jeune orpheline alors âgée de treize ans s'est retrouvée bien malgré elle héroïne de mon précédent billet.

Lorsqu'elle se rend chez Maître Dalgalarrondo, Marie Argain, s'engage à rembourser au Sieur Necol la somme empruntée de trois cent francs sans intérêt dans un délai d'un an puis, passé ce terme, avec un intérêt "légal" dont le montant n'est pas précisé. L'acte est signé par Augustin Necol, le notaire et deux témoins mais pas par Marie qui ne sait pas écrire.

Le 27 mai 1862, soit un peu plus d'un an plus tard, Augustin Necol retourne voir Maître Dalgalarrondo. Il a reçu entre temps la somme de trois cent francs de la part de Marianne Argain depuis Buenos Ayres. Il donne donc quittance aux deux soeurs de leur dette et "consent la main levée et la radiation entière et définitive" de l'hypothèque.

Comme toujours, lorsque l'on se trouve en présence d'une telle histoire, on aimerait savoir ce qu'en sont devenus les protagonistes... De Marie, je n'ai trouvé ni acte de mariage ni descendance ni acte de décès. A vrai dire, j'avais déjà eu des difficultés à retrouver son acte de naissance car elle avait d'abord été déclarée par son grand-père maternel comme née de père inconnu avant d'être reconnue par ses parents dans leur acte de mariage. Peut-être a-t-elle finalement rejoint sa soeur en Argentine ?

Les archives argentines de FamilySearch ne m'ont jusque là apporté aucune certitude concernant Marianne, son nom apparaît sous trop d'orthographes différentes possibles (Argain, Dargain, Dargañe voire Darganis) pour que j'apprenne ce qu'il est advenu d'elle. Quant à Augustin Necol, j'ai retrouvé plusieurs autres actes similaires signés par lui dans les minutes notariales de Maître Dalgalarrondo.

Selon l'association Euskal Argentina, de très nombreux jeunes gens embarquèrent dans ces années-là à destination de Buenos Aires ou Montevideo. Au total, 200 000 basques firent le voyage entre 1857 et 1864 ! Notons qu'en 1862, la traversée avait subi une légère inflation, elle s'élevait alors à 320 francs...

Nota : Ce billet aura peut-être un air de "déjà vu" pour certains lecteurs de ce blog mais de nouvelles découvertes grâce aux recensements collectés récemment au Pôle d'Archives de Bayonne et du Pays basque m'ont conduit à le mettre à jour. 

Illustration : Delcampe.net 
Sources : AD 64 (état civil et actes notariés), Gen&O, FamilySearch, euskal-argentina.com et emigration-pyrenees.fr

mercredi 2 mai 2018

Servantes et domestiques en Soule

Dans "Mémoires souletines", Philippe Etchegoyhen revient sur le fonctionnement de la maison basque, l'etxe, et consacre un passage au rôle du personnel de maison au sein de celle-ci. Les grosses fermes avaient en général mitil eta neskato, un domestique et une servante, critère de référence pour mesurer l'importance de l'etxe. Concernant plus précisément le domestique agricole, il était selon l'auteur une "variable de régulation essentielle".

Les servantes étaient souvent des "parentes pauvres" de la famille qui aidaient l'etxekandere, la maîtresse de maison, à la ferme, s'occupaient des plus jeunes enfants, et prêtaient main forte pour les travaux des champs. Dans le recensement de 1856 du village d'Aussurucq, j'ai tenté en vain d'identifier la servante de la maison Lohitçun. 

A cette date, vivent dans cette maison du bourg, Joseph Lohitçun et sa femme Marie Etcheber (mes sosas 78 et 79). Septuagénaires tous les deux, ce sont les "maîtres vieux". Ils cohabitent alors avec leur fils Pierre, âgé de 38 ans et sa femme Marie Ihitz, 43 ans, les "maître jeunes", parents de deux garçonnets de cinq et deux ans. Une servante prénommée Catherine, âgée de treize ans, complète le tableau.

Je n'ai trouvé dans les archives de la commune aucune Catherine Lohitçun née autour de 1843 mais il n'était pas rare que le domestique prenne le nom de la maison où il ou elle était placé. Au recensement suivant, 1861, une servante de dix-huit ans est présente au foyer mais cette fois, elle se nomme Engrâce Lohitçun. Sa trace s'est perdue également mais qui sait, Catherine et Engrâce étaient peut-être une seule et même personne ? On n'attachait pas autant d'importance aux prénoms à cette époque qu'aujourd'hui et les erreurs de transcription sont toujours possibles...

Une autre maison emploie une servante mais cette fois, celle-ci a une "identité" plus nette. Mon arrière-arrière-grand-mère, Marie-Jeanne Dargain, 22 ans, petite-fille des précédents, occupe en effet la maison Laxalt, héritée de son père, Pierre Dargain (1800-1853), décédé trois ans auparavant. En 1856, Marie-Jeanne est mariée depuis cinq ans avec Dominique Irigoyen, l'instituteur du village, et ils ont trois enfants, Maddy, trois ans, Marguerite, deux ans et Pierre, un an. Le quatrième, Joseph, est en route !

Marie-Jeanne est épaulée par sa petite cousine, Marianne Argain, treize ans. Orpheline, son père Pierre Argain (1808-1855), cousin germain de Pierre Dargain, était lui-même un cadet et avait été placé comme domestique avant d'être journalier. Sur son acte de décès, il apparaît comme cultivateur ce qui laisse supposer qu'il a acquis un peu de terres à lui. Sa femme, Catherine Oyhamburu Harchoury (1811-1849), était morte un soir de Noël alors que Marianne n'avait que six ans.

Cette année 1856, toujours d'après le recensement, 50 garçons sont inscrits dans l'école publique dirigée par Dominique (20 filles dans l'école des filles). Par ailleurs, mon aïeul fait comme souvent, office de secrétaire de mairie dans une commune qui compte alors 662 habitants et traduit également des textes basques en français. De son côté, Marie-Jeanne est propriétaire de terres héritées du côté paternel comme maternel. L'aide d'une servante n'est donc pas superflue !   

 
Faisons à présent un bond en avant de quarante ans ! Nous sommes en 1896. Les Irigoyen se sont installés à Etcheberria désormais, l'etxondoa ou maison-souche de la famille. En ce 19e siècle finissant, on retrouve Dominique Irigoyen, 69 ans, instituteur retraité, sa femme Marie-Jeanne, 62 ans, leur fille Elisabeth, 38 ans et son mari, Dominique Eppherre, 44 ans, cultivateurs. Ce sont mes arrière-grands-parents.

Ils ont déjà sept enfants, trois filles et quatre garçons, âgés de treize, onze, neuf, huit, six, quatre et un an. Ce petit dernier (pour le moment), Michel, perdra la vie à Verdun en 1916. En plus de cette déjà grande fratrie, deux soeurs aînées d'Elisabeth, non mariées, Marianne, 35 ans et Jeanne, 32 ans et un petit frère, Jean-Pierre, 18 ans, vivent sous le même toit. Ces célibataires adultes encore à la maison sont appelés etxekoseme pour les garçons et etxekalaba pour les filles. Encore une "variable d'ajustement" pour ces familles à géométrie très variable !

Plus de servante désormais, on suppose que les soeurs célibataires et la grand-mère aident Elisabeth à tenir sa maison. En revanche, la quinzième personne recensée en 1896 dans l'etxe est un domestique âgé de 26 ans. Né en 1870 à Garindein, Jacques Urruty, laboureur de son état, épousera en 1911 une fille d'Aussurucq. Pour l'heure, il assiste Dominique Eppherre, déjà aidé de son beau-frère et sûrement encore de son beau-père, à cultiver les terres de la famille et à élever le bétail. Les enfants sont encore petits mais participeront bientôt à l'écomomie familiale.

A ce propos, dans son ouvrage très instructif (op.cit.), Philippe Etchegoyhen explique que les garçons devenaient domestiques après leur communion, vers douze ou treize ans. Le jeune domestique (eskü makila) était logé, nourri et recevait une paire de sabots et un petit salaire annuel. Toutes les fermes même les plus modestes, pouvaient envisager d'engager un jeune domestique agricole. Il n'était pas rare que quelques années plus tard, la même ferme place ses propres enfants ailleurs dans les mêmes conditions ! 

Le contrat courait pour une durée d'un an et le "mercato" des domestiques se tenait alors à la Saint-Martin, le 11 novembre. Mais certains pouvaient rester des années dans la même maison, ils s'attachaient aux enfants et savaient se rendre indispensables, ce qui parfois n'allait pas sans heurts avec les "maîtres jeunes"...

Illustrations : 1-Servante (anonyme) -  2-Valentin de Zubiaurre (1879-1963)
Sources : AD64 (Etat civil et recensements)Gen&O.
Bibliographie : Mémoires souletines (Vol 1. Villages de la vallée) de Philippe Etchegoyhen, éditions Elkar.  

lundi 9 avril 2018

Retour à Morón

L'avantage de faire régulièrement des recherches en généalogie, c'est que l'on sait mieux où chercher, avec plus de méthode et de plus en plus vite. Ainsi des registres de FamilySearch en Argentine, qui sont une mine quand on a des ancêtres qui y ont émigré massivement au 19e siècle. Forte de la récente plongée dans ces registres qui m'a permis de reconstituer l'histoire de la "petite Marie" et de ses soeurs, j'ai décidé de reprendre celle d'André Eppherre où je l'avais laissée.

Je suis repartie du Census de 1895 de Capitán Sarmiento et, avec l'âge des enfants, j'ai pu reconstituer toute la fratrie grâce à leurs actes de baptême et mettre enfin la main sur l'acte de mariage d'André "Andrès" et de Gabrielle "Gabriela" Arcurux. Ils se sont bien unis à Morón le 22 juin 1868, soit un an après leur traversée.

Un petit mystère demeure cependant, dans le recensement, le couple dit avoir eu treize enfants, je ne leur en ai trouvé que douze, tous nés à Morón entre 1868 et 1885 dont quatre décédés prématurément et inhumés à Morón. Quant aux "jumelles", elle n'en étaient pas : Graciana, l'aînée, est née le 12 décembre 1868 et Juana Maria dite Mariana, sa cadette, le 15 janvier 1870.

Tous les enfants sans exception ont été baptisés en la Catedral Basílica Inmaculada Concepción del Buen Viaje de Morón, édifiée sur les ruines d'une vieille église et consacrée en juillet 1868, ce qui laisse penser que le mariage d'André et Gabrielle et le baptême de leur première fille furent célébrés dans une cathédrale flambant neuve ! 
   
Une autre leçon que nous apprend la généalogie c'est de combattre les idées toutes faites et les déductions hâtives. Bien sûr les conjectures sont toujours possibles (conjecturons, donc ! comme l'exprimait récemment un généablogueur qui se reconnaîtra...) mais il faut tout de même s'en méfier.

Ainsi, avais-je conclu hâtivement dans le premier billet consacré à André que c'est en tant que cadet qu'il avait été obligé de s'exiler. Or, quelle ne fut pas ma surprise de m'apercevoir que son demi-frère Jean-Baptiste Etchegoren, l'aîné de la fratrie, était lui aussi parti en Argentine et mieux, qu'il avait été témoin de son mariage !

Devenu Bautista tantôt Etchegoren tantôt Etchegoien (!), âgé de vingt-neuf ans au moment du mariage de son demi-frère (il était né le 18 mai 1839 à Sunharette d'Anne Inchauspé et de son premier mari Pierre décédé en 1838), il sera aussi le parrain de Graciana, le premier enfant du couple.

Jean-Baptiste "Bautista" va à son tour se marier à Morón le 17 mars 1871 avec une Maria Etchandi de quatorze ans sa cadette qui lui donnera trois filles nées entre 1872 et 1876 toutes prénommées Maria (!). Adrien Eppherre, son demi-frère et frère cadet d'André, s'est lui aussi installé à Morón où il a épousé le 21 août 1873, une demoiselle Mariana Uturry. Mais je perds ensuite complètement la trace de ces deux frères...

André quant à lui, a dû quitter Morón pour Capitán Sarmiento avec sa femme et leurs sept enfants entre 1892 et 1895. En effet, leur fille cadette Mariana avait épousé à Morón le 20 septembre 1890 José Iriarte, un basque espagnol de Pampelune dont elle aura deux garçons et une fille entre 1891 et 1893, les deux aînés nés à Morón.

La petite famille apparaît dans le même recensement de Capitán Sarmiento que celle d'André. Ce dernier, de petit exploitant ("chacarero") est devenu éléveur ("ganadero") à l'instar de son gendre, José. Je n'ai pour l'instant pas épluché les archives de Capitán Sarmiento, plus limitées que celles de Morón, afin de savoir ce qu'il était advenu d'André et des siens.

En revanche, mon intuition me dit que le Pedro Eppherre évoqué dans un autre billet n'est pas un fils d'André comme je l'avais supposé (conjecturons, donc !) mais plutôt celui d'une veuve de Buenos Aires originaire de Barcus. Mais ceci est une autre histoire...

Illustration : El gallo y la Catedral de Morón, Taringa.net
Sources :   AD64Gen&OFamilySearchGeneanet, sur la Cathédrale de Morón (Instituto de Patrímonio Artístico y Arquitectónico)

samedi 7 avril 2018

Douaniers de père en fils

La branche Dargain est l'une des premières que j'ai étudiées lorsque je me suis lancée sur les traces de mes ancêtres basques. Très tôt, j'ai su que mon arrière-arrière-grand-mère (sosa 19) Marie-Jeanne Dargain-Laxalt était fille et petite-fille de douaniers. En cherchant sur la toile où trouver les archives des Douanes françaises, j'ai remarqué que certaines avaient été versées au Musée national des Douanes qui se trouve ... à Bordeaux. Pour une fois, j'avais des sources à portée de main ! 

Pour ceux qui comme moi, auraient des douaniers parmi leurs ascendants, la demande se fait en ligne. La documentaliste effectue des recherches ponctuellement et envoie le document en question ... si elle le trouve ! En effet, si certains dossiers de personnel et sommiers de signalement ont été confiés au Musée des Douanes, celui-ci n'a pas vocation à conserver toutes les archives des douanes françaises.

Dans mon cas, j'ai eu de la chance car les sommiers de Bayonne ont été transférés récemment à Bordeaux. La quête a été concluante et par deux fois, j'ai eu le plaisir de me rendre au musée pour découvrir sur de magnifiques registres (photo) les états de service de mes ancêtres directs, Jean et Pierre D'Argain (sosas 76 et 38).
    
Collection personnelle ©Mdep
Collection personnelle ©Mdep
Et maintenant, un peu d'histoire...
Les Douanes "modernes" apparaissent sous la Constituante avec la loi du 1er mai 1791. En effet, avec la Révolution française disparaissent les frontières intérieures et leur corollaire le plus haï, la gabelle. Cette taxe était très inégalitaire selon les régions et sa suppression revenait souvent dans les doléances des fameux cahiers du même nom.

A partir de là, les douaniers vont s'occuper exclusivement de la surveillance des frontières nationales. On assiste à l'instauration d'un fort protectionnisme d'Etat, lequel sera encore renforcé sous Napoléon 1er avec le Blocus continental. A Bordeaux, par exemple, les exportations de vin vers l'Angleterre vont être interdites !

Sous le Premier Empire, la Douane est organisée militairement avec des brigades, groupes d'intervention sur le terrain, et des bureaux, composés d'agents administratifs. Il faudra attendre la Restauration pour que les douaniers affectés à la surveillance soient dotés d'uniformes. On reconnaît le douanier à sa veste gris-vert et à son pantalon bleu céleste bordé d'un galon rouge. 

Mais revenons à nos douaniers basques. Qui dit douanier dit contrebandier. Ceux qui ont lu Ramuntcho de Pierre Loti connaissent déjà l'antagonisme proverbial entre ces deux groupes bien connus du Pays Basque qui, comme chacun sait, est à cheval sur deux frontières. En basque, la contrebande est appelée "Gaueko lana" ce qui signifie "travail de nuit", c'est dire son importance !

Douaniers et contrebandiers, qui sont parfois de la même famille, jouent en permanence au "gendarme et au voleur" sur les sentiers de montagne entre la France et l'Espagne. L'essentiel du travail des brigades est de surveiller sa zone appelée aussi "penthiére". Les journées sont longues, dix heures en moyenne, et les douaniers partent souvent pendant plusieurs jours d'affilée.

Armés de fusils, ils sont parfois accompagnés de chiens dressés, appréciés pour leur flair et leur ouïe. Il leur arrive aussi d'emporter en plus de leur paquetage un "lit d'embuscade" pour se protéger du froid car ils peuvent rester des nuits entières au même endroit sans pouvoir bouger. 
Lit d'embuscade - Musée national des Douanes 
Quant au recrutement, à l'époque où mes deux aïeux ont exercé ils s'est fait d'abord parmi les anciens soldats de la Convention. C'est le cas de Jean D'Argain qui a été sergent au Premier bataillon de la Brigade basque avant s'être engagé comme douanier. Ensuite, la cooptation est un levier de recrutement important et il n'est pas rare aux 19e et 20e siècles d'être douanier de père en fils. 

En dehors des Dargain, j'ai retrouvé de véritables "dynasties" de douaniers dans mon arbre souletin. C'est le cas de Joseph Elichiribehety de Lanne marié à Marguerite Inchauspé de Sunharette (petite-fille de Jean-Baptiste Inchauspé dit Harismendy, mon sosa 34). Ensemble, ils ont eu un fils douanier, Jean-Pierre, et une fille, Marie-Jeanne, mariée à un douanier d'Alos ! 

Pour finir ce billet plus long que d'habitude, je ne résiste pas à partager ce charmant petit tableau que l'on peut voir au Musée des Douanes de Bordeaux, "La visite des pacotilleuses" qui montre que les femmes aussi s'adonnaient à la contrebande pour la plus grande distraction des douaniers...
Rémy Cogghe (1854-1935)
Première illustration : Officier et préposé des Douanes sous la Révolution 

jeudi 29 mars 2018

Une mère et ses filles en Argentine (V) - Gracianne

Dans la fratrie Serbielle-Etchats, Engrâce ou Gracianne est la deuxième fille après Marie. C'est pourtant elle qui émigre la dernière. D'après le Cemla qui recense les entrées en Amérique Latine, elle pose le pied sur le sol argentin le 29 décembre 1892. Née à Aussurucq le 21 août 1861, elle a donc 31 ans à son arrivée. 

Question : qu'a-t-elle fait auparavant ? Et son corollaire, pour quelles raisons se décide-t-elle à partir à ce moment-là ? Une chose est sûre, un an après, le 7 décembre 1893, Gracianne met au monde un fils né de père inconnu à Avellaneda (voir carte). L'enfant prénommé Juan José et portant le nom de sa mère Servielle (sic), est baptisé quelques semaines plus tard en l'église Nuestra Señora de la Asunción. 

L'année suivante, Graciana s'installe à Coronel Pringles où elle convole en justes noces le 18 avril 1894 avec Jacques "Santiago" Saldain. Je n'ai pas de certitude sur l'origine de ce dernier mais, par recoupement, je pense qu'il vient de Saint-Jean-le-Vieux et est né vers 1854. Le couple a un premier enfant, Santiago, en mai 1896, lequel reçoit le baptême à Santa Rosa de Lima, paroisse qui accueillera ses frères après lui.

Contrairement à ses sœurs, Graciana comme elle s'appelle désormais, n'aura que des garçons. A Juan José et Santiago succèderont Juan Ildefonso, Roman et Pedro nés entre 1898 et 1902. La famille Serbielle apparaît peu à Coronel Pringles sauf pour le baptême du petit dernier dont les parrain et marraine sont sa tante maternelle Clémentine et son mari Pedro Esponda.

Nous n'avons pas de détails sur ce qu'a été la vie de Gracianne et de son mari Jacques Saldain à Coronel Pringles. Qu'étaient-ils venus y chercher ? Une sœur de Jacques, Marie ou Maria et son mari José Bedecarrats apparaissent à leurs côtés, témoins de leur mariage à Dolores puis parrains de leur premier fils à Coronel Pringles. Leur présence a peut-être dicté le choix de Jacques dont on ignore le métier ?

La généalogie est souvent comme ça, elle nous révèle quelques bribes mais reste jalouse de ses secrets...

Epilogue
Il est temps de conclure cette saga familiale bâtie autour d'une mère et de ses quatre filles qui devaient avoir un sacré tempérament pour s'être lancées seules - ét séparément - dans une telle aventure ! La troisième génération, comme je l'ai déjà évoqué, va se regrouper au début du XXe siècle à Laprida.

Sans rentrer dans les détails (mon arbre est en ligne), je note qu'au regard des actes de naissance, la famille semble très soudée. Oncles et tantes, cousins et cousines sont presque toujours parrains et marraines des nouveaux bébés. Les enfants des quatre sœurs Serbielle dont j'ai retrouvé la trace ont épousé des Meguin, Ugalde, Garces, Sastre, Irigoin, Bayones ou Devinceti.

Aujourd'hui, une Maison Basque à Laprida perpétue l'héritage de l'Iparralde, ce Pays Basque français (ou Pays Basque nord) si loin dans les mémoires et si proche dans les coeurs. Peut-être recevrai-je un jour, qui sait, de quoi écrire un prolongement à cette histoire...
[Fin]  
Illustration : Estación de Pringles (non datée) Wikimedia 
Sources :   AD64Gen&OFamilySearchGeneanet, Wikipedia.

Un grand milesker à Maïté pour son inestimable travail de recherches !