mardi 27 mars 2018

Une mère et ses filles en Argentine (II) - Marie

Marie Servielle Etchats naît à Aussurucq le 12 décembre 1857. Trois garçons nés avant elle sont morts en bas âge et à peine un mois après sa naissance, un autre de ses frères meurt à son tour. Elle n'a donc qu'un frère aîné, Joseph, âgé de dix ans. Quand leur père décède, Marie n'a pas dix-sept ans et un an après, son frère se marie et hérite de la maison.

Comme beaucoup de cadets, Marie est destinée à rester domestique au service de son frère et de sa belle-sœur, les nouveaux maîtres, quitter sa famille pour se placer comme bonne dans une autre maison à Bordeaux ou Paris, ou rentrer dans les ordres. Ou bien, tenter sa chance "aux Amériques".

Une cousine germaine du côté maternel, un peu plus âgée qu'elle, Clémentine Etcheber, a embarqué en 1860 à destination de Montevideo puis s'est intallée à Dolores. Créée en 1817, la ville qui compte près de 8000 habitants, s'enorgueillit d'être le "berceau de la démocratie" en Argentine. Placée comme son nom l'indique sous la protection de "Nuestra Señora de los Dolores", une belle église de style roman est consacrée à la Sainte Patronne. 

C'est là que le 25 janvier 1881, Marie, âgée de vingt-trois ans, va convoler avec un certain Jean Lagarde, originaire d'Etcharry en Basse-Navarre. Clémentine Etcheber, devenue Clementina Etcheverry, est son témoin. De cette union vont naître trois enfants, Jean, le 27 janvier 1882, Margarita, le 26 août 1883 et Fernando, le 1er novembre 1884. Les trois enfants sont baptisés en l'église "Purificación de la Virgen María" d'Ayacucho.

Après son mariage, le jeune couple semble en effet avoir quitté Dolores pour Ayacucho, une ville à environ 150 kilomètres au sud-est de là, en pleine pampa. C'est probablement là, entre 1881 et 1883, que Marguerite, la mère de Marie va rejoindre sa fille puisqu'elle est la marraine de la petite Margarita en août 1883.

Jusque-là, la vie de Marie en Argentine est assez facile à suivre. C'est après que tout se complique... A partir de 1885, nous perdons la trace de Jean Lagarde. Marie reparaît quant à elle en 1887 à Juárez où le 13 octobre, elle donne le jour à une petite Clementina Serviela (sic) de père inconnu. L'enfant naturelle est reconnue a posteriori par son père, Tomas Etcheverri. Sur l'acte de reconnaissance, le père signe Thomas Etcheberry. A-t-il un lien de parenté avec la cousine Clémentine Etcheber ?

Marie aura encore deux enfants nés de père inconnu en 1892 et 1896, José Pedro et Graciana, baptisés également à Juárez. Puis une petite dernière, Florentina, naît le 14 mars 1902 toujours de père inconnu, et elle on lui donne pour marraine sa demi-sœur Margarita Lagarde, âgée de dix-neuf ans (!). Le baptême de Florentina a lieu à Coronel Pringles, le 22 octobre de la même année, Marie a alors 45 ans !

Beaucoup d'interrogations demeurent au sujet de cette Marie. Où est passé son premier époux ? Est-il mort ? Ont-ils divorcé ? Si ses quatre enfants "naturels" étaient ceux de Thomas Etcheberry, pourquoi n'aurait-il reconnu que la première ? Que sont devenus les sept enfants de Marie dont aucun mariage ni descendance n'apparaissent dans les registres de FamilySearch ? Où Marie a-t-elle fini ses jours, à Coronel Pringles, son dernier domicile connu en 1902 ? Autant de questions pour l'instant sans réponses...
[A suivre]

Points de chute de la famille Serbielle, du NE au SO :
Dolores, Ayacucho, (Benito) Juárez, Laprida et Coronel Pringles 

Illustration : Ayacucho (non daté) Wikimedia
SourcesAD64 (état civil)Gen&O (état civil et minutes notariales)FamilySearch, Geneanet, Wikipedia.  

lundi 26 mars 2018

Une mère et ses filles en Argentine (I) - Marguerite

Avant propos
Le billet écrit en décembre 2015 "Emigration basque : et si l'on parlait des femmes ?" est à ce jour le plus lu de ce blog. Dernièrement, je reçois d'une amie de longue date mordue de généalogie depuis bien plus longtemps que moi, ce message : "Je crois que j'ai retrouvé ta "petite Marie !".  S'en suit un échange de courriels entre Maïté et moi pour partager nos trouvailles qui va nous conduire de surprises en surprises. Quand j'ai donné ce titre à mon post, j'étais loin d'imaginer que je tenais là une incroyable histoire d'émigration basque au féminin ! Un gynécée familial parti du berceau de mes ancêtres dans la Soule et qui plus est, lié à eux.


Je m'autorise une première entorse à la chronologie de cet exil en commençant pas la mère, Marguerite Lohitçun. Née le 2 juin 1825 dans la maison du même nom d'Aussurucq, elle est la fille de Joseph Lohitçun, laboureur, adjoint au maire, et de Marie Etcheber (ou Etcheberry) d'Ordiarp. Douzième d'une fratrie de quatorze, c'est aussi la petite soeur de ma trisaïeule Marie Lohitçun (1809-1842). Marguerite ne dérogera pas à la règle des familles nombreuses au 19e siècle et aura dix enfants.

Son mari Pierre Serbielle dit Etchats décède à Aussurucq le 2 mai 1874 et, à 49 ans, Marguerite se retrouve veuve avec cinq enfants, les autres lui ayant tous été enlevés en bas âge. Un an et demi plus tard, son aîné, Joseph, se marie avec une fille du village, Marianne Chalde-Lago, et hérite de la maison Etchats. Marguerite cohabite donc avec son fils et sa bru, et ses quatre filles, Marie, née en décembre 1857, Engrâce dite Gracieuse en août 1861, Célestine en mai 1863 et la "petite Marie", en juillet 1870.

De la grande fratrie dont elle-même est issue, il ne reste à Marguerite qu'un frère aîné, Pierre, cultivateur et héritier de la maison Lohitçun, et quatre sœurs, l'une commerçante à Bayonne, une autre émigrée à Montevideo (Uruguay), une troisième partie suivre son mari à Sauguis, et la dernière, que j'ai eu l'occasion d'évoquer, mariée à un chef douanier à Cette (Hérault).  

Une chose est sûre, Marguerite Lohitçun veuve Serbielle est présente dans l'étude de Maître Sallaberry à Mauléon (Basses-Pyrénées) le 4 mai 1880 quand elle comparaît avec son fils et sa belle-fille pour une vente de terrain. Dans cet acte, il apparaît que la fille cadette, Marie, s'est expatriée entre temps à Dolores en Argentine. Les trois autres sœurs, encore mineures, sont toujours auprès de leur mère.

Marguerite se sentait-elle de trop avec ses filles dans la maison de son fils ? Nous ne le saurons jamais. Ce qui est certain, c'est qu'entre 1880 et 1883, seule ou avec une de ses filles, elle va prendre à son tour le chemin de l'Argentine pour rejoindre sa fille Marie. Le 10 octobre 1883, Margarita Serbiel (sic), 56 ans, porte sur les fonts baptismaux de l'église Purificación de la Virgen María d'Ayacucho, sa petite-fille Margarita, née deux mois auparavant du mariage de Marie Serbielle et Jean Lagarde.

[A suivre]
Illustration : Arrivée à Buenos Aires (non daté) Archivo General de Nacion, Argentina
Sources: AD64, Gen&O, FamilySearch           

dimanche 4 mars 2018

Destins brisés (III)

A quel moment Jean-Baptiste apprend-t-il la disparition de son frère Dominique ? Sûrement assez vite vu qu'ils sont du même régiment. Est-ce lui qui écrit à ses pauvres parents pour leur annoncer la nouvelle ? Ou préfère-t-il attendre de savoir si son cadet a été fait prisonnier ? Le temps passe et voilà déjà Noël 14. La veille, il a été nommé sergent.

1915. Une période de calme relatif commence. On en profite pour multiplier les tranchées et les boyaux afin de créer des abris profonds et bien aménagés pour mettre les hommes à l'abri des obus et des intempéries. Le 28 juin est une journée mémorable, le Président de la République se déplace en personne à Rosnay pour accrocher la Croix de guerre au drapeau du régiment. 

1916. Nouvelle année. Mi-janvier, Jean-Baptiste suit les cours de chef de section et est promu sous-lieutenant de réserve pour la durée de la guerre. Dans la nuit du 4 au 5 avril, il se distingue, comme indiqué dans l'ordre du régiment n°118 du 10 avril 1916 : "Le sous-lieutenant Brisé s'est particulièrement signalé par le courage et le sang froid dans une lutte à la grenade et au fusil entre une patrouille française et une patrouille allemande." 

Moins de deux semaines après ce moment de bravoure, sa mère Engrâce meurt à Saint-Just-Ibarre. Son "Battitta" en est-il prévenu ? Bénéficie-t-il d'une permission pour rentrer au pays ? C'est une chose que les livrets militaires ne disent pas...    

L'instruction se poursuit activement au sein du 18e. Tous se préparent pour Verdun dont on entend au loin l'écho de la canonnade. Jean-Baptiste sait-il que son cousin Michel, engagé dans le 60e, est tombé en février au Bois de Caures ? Le 23 mai, le régiment est conduit sous une chaleur accablante à Dugny par automobiles.

Début juin, nouvelle citation dans l'ordre général n°75 de la 36e Division d'infanterie à laquelle le 18° RI appartient : "Très belle attitude au feu. Blessé une première fois, a conservé le commandement de sa section, l'a entraînée vigoureusement en avant malgré la violence du bombardement. A été blessé une seconde fois".

Ce sera la dernière. En mai 1917, le plateau de Craonne, jugé inexpugnable, est enlevé à l'ennemi par le 18e. Malgré cette victoire, c'est à Craonne que le sous-lieutenant Jean-Baptiste Brisé, instituteur, rugbyman, décède le 4 juin 1917 des suites de ses blessures. On lui décerne la Croix de guerre. Il avait 27 ans et la vie devant soi. 

Illustration : Carte postale non datée, Delcampe.net et Scuf pour la photo de JP Brisé
Sources : AD64Registres militaires du 64, Historique du 18) Régiment d'Infanterie (BDIC, domaine public, transcription P. Chagnoux, 2016)

mercredi 28 février 2018

Destins brisés (II)

Dominique Brisé sort de l'Ecole Normale de Pau le 30 septembre 1911. Le rapport de la sous-commission d'aptitude qui l'inspecte alors qu'il est instituteur-stagiaire à Suhescun, est élogieux. Il a en charge une classe de trois niveaux de 30 élèves, dont 29 assidus, qui ont de "bonnes habitudes". Et leur maître fait des "efforts très sérieux pour les amener à parler français."  

Le rapport d'inspection le juge "sérieux et travailleur, précise "qu'il réussira mieux à la campagne qu'à la ville" et rend un avis favorable pour l'obtention à la prochaine rentrée d'un poste à Bunus, près de Saint-Just. Là même où sa mère Engrâce Irigoyen, a terminé sa carrière.

Cependant, tout comme son aîné, Dominique est rapidement appelé sous les drapeaux et le 1er octobre 1912, il arrive à son tour à la Caserne Bernadotte de Pau pour rejoindre le 18e RI. En février suivant, passé caporal, il suit les cours à l'Ecole Normale de gymnastique et d'escrime de Joinville dont il obtient le diplôme dans l'année 1913. 

Si l'on se fie à leurs registres militaires, les deux frères semblent jumeaux : 1,60 m, cheveux châtains, yeux gris chez Jean-Baptiste et "châtains clairs" chez son cadet. Le front de l'aîné est peut-être plus dégarni ou bien doit-on sa description à un fonctionnaire plus zélé... 

Le 6 août 1914, trois trains quittent Pau pour le front avec à leur bord, trois bataillons, composé chacun d'un état-major et de quatre compagnies, au total 3326 hommes et gradés sous les ordres du colonel Gloxin. Les frères Brisé, âgés de vingt-cinq et vingt-trois ans sont parmi eux. Les 7 et 8 août, le train fait des étapes à Coutras, Orléans et Troyes, où une grosse avarie dans le convoi précédent bloque les voies.

Le baptême du feu a lieu du 21 au 23 août à Charleroi, en Belgique. Le 18e RI se retrouve ensuite aux premières lignes de ce que les historiens appelleront "la première bataille de la Marne". Le 16 septembre, c'est le combat de la Ville-aux-Bois. Au milieu de la nuit, sept compagnies du 18e RI sont rassemblées au nord de Pontavert. 

Au petit matin, quand elles atteignent les premières maisons de la Ville-aux-Bois, l'artillerie allemande arrose le village et le bois, infligeant des pertes "sensibles" au 18e. Ce jour-là, le Caporal Dominique Brisé disparaît au combat. Du 16 au 18 septembre, le régiment va perdre 1477 hommes.

D'après sa fiche matricule, Dominique Brisé est "tué à l'ennemi" avant le 30 octobre 1914, et "inhumé par les soins des autorités allemandes." 

Jean-Baptiste poursuit sa vie et sa guerre sans lui. Mais jusqu'à quand ?     
[A suivre...]

Illustration : Caserne Bernadotte de Pau et Monument "A la gloire du 18e Régiment d'Infanterie", carte postale non datée, Delcampe.net.
Sources : AD64Registres militaires du 64, Dossiers d'enseignement de Dominique Irigoyen consultable aux Archives départementales de Pau (64). Mémoire de l'Amicale Royale Auvergne "Sur les lieux de combats du 18e RI de 1914 à 1918".

Destins brisés (I)

Il m'était impossible après avoir pris la plume au nom de mon arrière-grand-tante Engrâce Irigoyen de ne pas évoquer ses deux fils Jean-Baptiste et Dominique Brisé, instituteurs comme elle, avant d'être broyés comme tant d'autres par la Grande Guerre...

Quelques mois après la mort de sa petite fille Marie-Jeanne, l'institutrice de l'école des filles de Saint-Just-Ibarre attend un autre enfant. Le 7 août 1889, naît dans la Maison Irigoin, un garçon prénommé Jean-Baptiste que l'on surnommera, j'imagine, Battitta. Deux ans après, jour pour jour, le 7 août 1891, il est suivi d'un frère auquel on donne le prénom de son grand-père maternel, Dominique.

Je suppose que l'enfance des deux frères se passe tranquillement dans le petit village de Saint-Just, entre l'école, l'atelier de leur père, menuisier-charpentier, sans oublier l'église où leur instituteur les conduit pour les leçons de catéchisme. Peut-être ont-ils parfois le droit d'entrer dans le café que tient leur tante paternelle aidée de leur père, mais rien n'est moins sûr...

Comment vivent-ils la mise à l'écart de leur mère en 1899, contrainte de quitter Saint-Just pour Ibarrolle ? Ont-ils la "boule au ventre" au moment de quitter le cocon familial pour l'école normale de Pau-Lescar, que Jean-Baptiste rejoint le 1er octobre 1906 et Dominique à la rentrée 1908 ? Ils en ressortent l'un et l'autre au bout de trois ans munis de leurs brevets élémentaire et supérieur ainsi que d'un certificat d'aptitude à enseigner.

Jean-Baptiste est évalué pendant l'année scolaire 1909/10 alors qu'il est en poste à l'école publique de garçons de Tardets en tant qu'instituteur adjoint. L'appréciation est très laconique... De toute façon, très vite, il est mis en congés pour cause de service militaire qu'il effectuera au 18e Régiment d'Infanterie de Pau puis à Paris. Il est renvoyé dans ses foyers en septembre 1912 avec un certificat de bonne conduite.

Une passion anime désormais "Battitta", le rugby à XV, qu'il pratique d'abord avec le Sport athlétique mauléonais puis au Scuf* pendant son service. C'est sous ce maillot qu'il dispute le 20 avril 1913 la finale du championnat de France** contre l'Aviron Bayonnais. Les Basques l'emportent 38 à 10 contre les Parisiens, ce qui dût être pour lui une petite consolation...  

A-t-il vraiment la vocation d'instituteur ? En dehors de ses exploits sportifs, on le retrouve à la fin de l'année 1913 pendant au moins quatre mois à Cañete au Chili où il rend visite aux deux frères de sa mère, Grégoire et Michel Irigoyen. Dans son dossier d'instituteur est également conservée une demande acceptée de congés pour convenance personnelle du 1er novembre 1913 au 30 septembre 1914. A-t-il songé à émigrer à son tour ? Ou à poursuivre sa carrière rugbystique ?

Le 1er août 1914, l'ordre de Mobilisation Générale le rattrape et le 2, il rejoint son régiment à Pau...
[A suivre]
* Sporting Club Universitaire de France
** Actuel Top 14

Illustration : Ecole normale d'instituteurs de Pau-Lescar, carte postale non datée, archives départementales des Pyrénées-Atlantiques.
Sources : AD64, Registres militaires du 64, Dossiers d'enseignement de Jean-Baptiste et Dominique Irigoyen consultables aux Archives départementales de Pau (64). Wikipedia et Scuf (pour la partie rugby)

samedi 24 février 2018

Les dernières prières d'Engrâce

Saint-Just-Ibarre, lundi 20 mars 1916
Ma très chère Elisabeth,

C'est avec un immense chagrin que j'ai appris que ton fils Michel était porté disparu à Verdun. Avec trois fils à la guerre, je sais qu'on ne vit plus, on survit dans l'attente de la mauvaise nouvelle qui viendra nous crucifier. Nous-mêmes, comme tu le sais, avons perdu notre Dominique dès septembre 1914 et je me bats depuis pour qu'on nous rende son corps mais j'ai bien peur de ne plus être là pour l'accueillir.

Ma santé décline de jour en jour, je me sens tout le temps oppressée, j'ai parfois l'impression d'étouffer, et mes pauvres jambes sont tellement percluses d'oedèmes qu'elles ne me portent plus. Je suis retournée consulter à Mauléon ce cher Docteur Casamayor de Planta mais il ne s'est pas montré très optimiste. Je ne me m'accroche que dans l'espoir d'une prochaine permission de Battitta*.

Quelle horreur cette guerre ! Je n'ose plus sortir de peur de croiser une de mes anciennes élèves endeuillée par la perte d'un frère ou d'un fiancé. J'évite notre maire même si je le plains sincèrement de la cruelle mission qui est la sienne.  Je ne vais même plus à la messe, je reste recluse dans ma chambre à prier. 

Je prie, ma chère soeur, pour que ton Michel soit prisonnier quelque part et qu'il te revienne. Je prie pour que le corps de mon fils repose enfin dans la terre qui l'a vu naître. Je prie pour que les trois fils de notre frère Joseph qui a déjà connu la douleur d'en perdre un, soient épargnés. Je prie pour que tous mes neveux et mon fils bien-aimés rentrent sains et saufs. Je prie pour tous ces jeunes de nos villages si loin de leur pays, et pour que cessent les larmes de leurs mères...

S'il faut donner ma vie en échange de la leur, alors je la donne volontiers.

Avec toute mon affection.

Ta soeur dévouée,
Engrâce Irigoyen   

Epilogue : Engrâce Brisé meurt le 17 avril suivant dans sa cinquante-septième année, probablement des suites de son hyposystolie diagnostiquée en 1911. Elisabeth l'apprendra (peut-être) dans une lettre de son beau-frère Martin, ce que j'ai raconté dans mon premier rendez-vous ancestral
Martin Brisé se remarie le 23 décembre 1918 à Saint-Just-Ibarre avec une certaine Charlotte Haramburu de 40 ans sa cadette. J'ignore s'ils ont eu des enfants. 
Le sous-lieutenant Jean-Baptiste Brisé* est "tué à l'ennemi" à Craonne le 4 juin 1917. De cette génération, neuf cousins germains ont combattu pendant la première guerre mondiale, trois sont décédés, deux ont été grièvement blessés, quatre sont revenus indemnes mais sûrement marqués à vie... 

Illustration : Henri Lerolle, La Lettre, 1890.
Sources : AD64 ; Livrets militaires du 64 ; Dossier d'enseignement d'Engrâce Brisé née Irigoyen (1859-1916) consultable aux Archives départementales de Pau (64) ; sur l'hyposystolie : Dictionnaire médical ; Biographie du Dr Auguste Casamayor Dufaur de Planta (1872-1921) : Réseau des Médiathèques de l'agglomération de Pau

mercredi 21 février 2018

Un jugement de Salomon

Saint-Just-Ibarre, jeudi 5 janvier 1899
Ma très chère Elisabeth,

Jusqu'à la dernière minute, j'ai espéré que ma Sainte patronne intercéderait pour moi mais si les voies du Seigneur sont impénétrables celles de notre inspecteur d'académie sont hélas prévisibles et immuables ! Ce matin, son dernier courrier m'intimait l'ordre de rejoindre le plus tôt possible mon nouveau poste à Ibarrolle ! 

Ibarrolle ! Gaichoua ! Même pas deux cents habitants, deux fois moins qu'Aussurucq ou Saint-Just ! Voilà comment on me remercie de vingt-cinq ans d'enseignement et seize années à la tête de l'école des filles de Saint-Just ! Mon école était bien tenue, fréquentée par une trentaine d'élèves, un des taux de scolarisation les plus élevés et rentables du canton, et sais-tu quel argument m'oppose cet inspecteur ? 

"Votre nomination à Ibarrolle n'a nullement été provoquée par la plainte dont vous avez été l'objet mais pour des motifs purement scolaires. L'administration désireuse de ramener le calme dans la commune de Saint-Just depuis trop longtemps agitée par la mésintelligence qui régnait entre l'instituteur et l'institutrice, a jugé absolument nécessaire le changement simultané des deux maîtres qui donnaient à leurs élèves et à la population un fâcheux exemple de désaccord." 

Notre cher père* aurait dit : "Un beau jugement de Salomon !" Parlons-en de cette plainte. Elle a été arrachée à de braves pères de famille qui pour certains ne savaient ni lire ni écrire. Mon collègue Monsieur Jauréguy qui avait depuis longtemps perdu la confiance des parents à cause des mauvais traitements infligés à ses élèves, avait fait l'objet d'une première pétition en août dernier demandant son départ. Pour lui, la messe était dite, il allait partir.

Parce que sa classe était déserte et la mienne fréquentée, il nourrissait une profonde jalousie à mon égard, traduite par d'incessantes insultes et tracasseries. Aussi, sa dernière manoeuvre, son "coup de pied de l'âne", fut de m'entraîner dans sa chute en obtenant mon déplacement en même temps que le sien. 

Un jour de novembre, à la sortie de la messe (!), le conseiller municipal Iribarne, ami zélé de l'instituteur, réunit une cinquantaine de parents d'élèves et leur proposa de pétitionner pour empêcher ce dernier d'être déplacé trop loin et dans de trop mauvaises conditions. La plupart ne comprenant pas la teneur du texte, ne se rendit même pas compte qu'ils me condamnaient à partir. Imagine-toi, même le beau-frère de mon mari l'a signée ! 

Pour l'inspecteur, la cause était entendue. Malgré plusieurs courriers du conseiller municipal Etcheverry, mon meilleur avocat dans cette lamentable affaire, l'intervention à deux reprises du sous-préfet et même - paraît-il - un mot du député, il a préféré me sacrifier... 

Le 31 décembre, je lui ai moi-même écrit. Je me suis adressée à lui comme une mère de famille, contrainte de laisser ses deux garçons de neuf et sept ans, comme une épouse dont le mari a depuis longtemps sa clientèle ici et ne peut donc la suivre, comme une enseignante consciencieuse dont le succès aux examens de ses élèves a montré son investissement depuis tant d'années, rien n'y fit.

Voilà ma chère soeur, je n'ai plus d'autre choix que de me rendre à Ibarrolle, un village qui, même s'il n'est pas très loin d'ici, m'est totalement étranger. Mais je ne m'avoue pas vaincue et demanderai très vite ma réintégration à Saint-Just**. 

Vous espérant tous en bonne santé,
Bien à toi.

Ta soeur dévouée,
Engrâce Irigoyen 

*   Dominique Irigoyen, lui-même instituteur, est décédé le 9 juin 1898.
** Madame Brisé restera 9 mois à Ibarrolle. En septembre 1899, elle rejoint son dernier poste à Bunus, commune limitrophe et de même taille que Saint-Just-Ibarre. Elle y passera 12 ans et prendra sa retraite le 1er janvier 1912.

Lexique : Gaichoua : expression qui peut se traduire par "bon sang !"
Illustration : Jose de Almeida Jr, 1899.
Sources : AD64 Dossier d'enseignement d'Engrâce Brisé née Irigoyen (1859-1916) consultable aux Archives départementales de Pau (64).

lundi 19 février 2018

Elisabeth reçoit une lettre

Saint-Just-Ibarre, vendredi 4 mai 1888 
Ma très chère sœur,

Tu as dû apprendre par notre père et notre sœur Marguerite* que j'ai été bien souffrante, ce qui explique mon silence. Nous avons en effet eu mon mari et moi l'immense chagrin de perdre notre premier enfant, une petite fille née le 14 du mois dernier, soit un an pile après notre mariage. Nous l'avons aussitôt baptisée et lui avons donné le prénom de notre chère maman, Marie-Jeanne.

Hélas, la pauvrette était de faible constitution et elle nous a été reprise au bout de quatre petits jours. Martin était dévasté, moi-même victime de fièvres puerpérales, et délirant plusieurs jours après la délivrance, je n'ai pas réalisé tout de suite qu'elle était partie, pauvre petit ange, que Dieu la garde à ses côtés !

Le 27, Monsieur Brisé, mon époux, a écrit à l'inspecteur d'académie demandant pour moi un congé, indiquant que même si j'étais en voie de guérison, je restais encore faible et dans l'incapacité de reprendre mon poste d'institutrice à l'école des filles. Entre temps, comme tu le sais sans doute, notre père s'est proposé de me remplacer au pied levé vu qu'il est à la retraite.

L'inspecteur, jugeant sûrement cet arrangement providentiel, nous a répondu sans tarder et m'a autorisée à prendre un congé du 1er au 19 mai. Je ne te cache pas que faire la classe à mes chères élèves alors que je venais de perdre ma petite fille était au-dessus de mes forces. Je sais qu'elles seront sans doute surprises d'avoir un maître, elles qui n'ont connu que moi, mais le fait qu'il s'agisse de mon aïta devrait être de nature à les rassurer...     

J'espère que mon collègue de l'école des garçons, Monsieur J., avec lequel je ne suis pas dans les meilleurs termes ne lui mettra pas de bâtons dans les roues mais j'ai confiance en l'aménité de notre cher père et imagine que la réputation de ses états de service le préviendra de toute tentation de malveillance. Avoir notre père à la maison m'est aussi un réconfort, il a toujours été si sage !

Voilà ma chère sœur, les tristes nouvelles que j'avais à t'apporter. J'espère que Monsieur Eppherre, mon beau-frère, que tu salueras de ma part, ne se tue pas à la tâche et que toi-même, tu t'en sors avec tes quatre petits. Comment se porte la petite Marie ? Fait-elle ses nuits ? Embrasse-les tous pour moi ainsi que notre chère Maman.

Ta soeur dévouée,
Engrâce Irigoyen   

* Une soeur aînée d'Elisabeth et d'Engrâce, Marguerite âgée alors de 34 ans, est mariée avec le chef cantonnier de St Just-Ibarre, Bernard Arruyé. Le couple n'a pas d'enfant (et ne semble pas en avoir eu par la suite). Elisabeth, 30 ans, mon arrière-grand-mère est mariée avec un cultivateur d'Aussurucq, Dominique Eppherre, et a déjà quatre enfants nés entre 1882 et 1888. Elle vit avec ses parents, Dominique Irigoyen, instituteur public en retraite, et Marie-Jeanne Dargain, propriétaire, dans la maison Etcheberria d'Aussurucq.    

Lexique : Aïta : papa (Ama : maman)
Illustration : Johannes Weiland, 1870
Sources : AD64 Dossiers d'enseignement de Dominique Irigoyen (1829-1898) et Engrâce Brisé née Irigoyen (1859-1916) consultables aux Archives départementales de Pau (64). Un grand "milesker" à Nicolas Urruty !     

samedi 17 février 2018

Fiers et valeureux Chasseurs basques

C'est décidé, je retourne voir ma centenaire. Et cette fois, je ne me laisserai pas impressionner par le vicaire général ! D'ailleurs, je vais attendre qu'il retourne auprès de son évêque à Bayonne. Il me faut faire vite car cette fête d'anniversaire a beaucoup fatigué Marie-Jeanne et je sais moi, qu'elle n'en a plus pour très longtemps...

Comme beaucoup de personnes à cet âge canonique, elle "perd un peu la tête" et ne me reconnaîtra sûrement pas. En revanche, ses souvenirs d'enfance sont sans doute encore présents quelque part dans son esprit embrumé et c'est à cette mémoire que je souhaite faire appel. 

"Nola zara, Amama ? Depuis que nous nous sommes vues, j'ai découvert que vous aviez eu un oncle célèbre en son temps. Aimeriez-vous m'en parler ?
- Ah oui, tu veux parler du frère d'ama, Osaba Jean-Pierre ? C'était mon parrain ! Il a eu son heure de gloire en tant que Chef du 4e Bataillon des Chasseurs basques* sous la Révolution et jusqu'au Consultat.    

"Je me souviens de la fois où il nous rendit visite dans notre demeure de Tardets, je devais avoir 9 ou 10 ans. Il était en grand uniforme : habit long "bleu France" avec hausse-col, épaulettes d'or, chapeau, et son sabre à lame courte dans son fourreau en cuir qui impressionnait tant mon grand frère Jean-Germain ! Comme j'étais sa préférée, il me fit asseoir sur ses genoux et commença à raconter rien que pour moi :

"Vois-tu, petite, le 4e bataillon basque que je commandais, cantonné à Navarrenx, était toujours resté indépendant. Mais le 4 Pluviôse de l'an IV** tomba l'ordre du ministre de la guerre de faire passer toutes les divisions militaires disponibles dans l'armée d'Italie sauf trois d'entre elles affectées au maintien de l'ordre sur le territoire.

C'est là que notre chef, le Général Moncey qui commandait les quatre bataillons basques cantonnés sur la frontière depuis le début de la guerre contre ces royalistes d'espagnols, intervint pour empêcher notre départ. Il plaida notre cause dans une lettre au citoyen-ministre en mettant en avant le caractère du Basque :

"Fier, indépendant, aimant son pays jusqu'au fanatisme, s'il perd de vue les vallées qu'il habite, les montagnes qui les couronnent, il languit, perd son énergie...". Mais il lui rappela aussi qu'au moment de la déclaration de guerre, "au bruit des premiers échecs essuyés par les Français, le Pays basque tout entier avait couru aux armes, se formant en bataillons et en compagnies franches pour combattre l'ennemi".

"C'est ainsi que nous sommes restés pour défendre le Sud-Ouest. L'année suivante, avec cent de mes hommes, nous sommes remontés jusqu'à Bordeaux qui connaissait de graves troubles. Moncey, toujours lui, écrivit au ministre : "La bonne conduite des chasseurs basques a contribué à prévenir toute effusion de sang."

Cette longue tirade avait épuisé mon aïeule, je le voyais bien. Cette fois, il me fallait l'abandonner pour de bon, laisser la petite fille qui sommeillait en elle à ses rêves auréolés de gloire ...

* Les bataillons des chasseurs basques sont créés lors de la Révolution française pour défendre la frontière contre les assauts espagnols lors de la guerre entre l’Espagne des Bourbons et la France de la Convention. En 1795, la paix est signée mais les chasseurs basques restent cantonnés sur leurs bases. En septembre 1798, les quatre bataillons sont réduits à un. En 1800, les chasseurs basques sont déployés sur Libourne, et un deuxième bataillon est reformé. Les deux bataillons feront la campagne de 1800 dans l’armée de réserve de seconde ligne dite « Armée des Grisons ». Ce qui leur fera finalement "voir du pays"... Ils seront dissous le 21 avril 1801 à Berne. 
 ** 23 janvier 1796
Lexique :
Nola Zara Amama : Comment allez-vous Grand-mère ?
Ama : Maman, Osaba : oncle
Illustration : Gravure représentant un chasseur basque (Wikipedia)
Sources : "Le chef de brigade Harispe et les chasseurs basques" par M. Labouche in "Bulletin de la Société des Sciences, Lettres et Arts de Pau" - 1892-1894 (Gallica),AD64AD40Genealogie64Geneanet,
Ce billet a été réalisé dans le cadre du RDV Ancestral, un projet d'écriture mêlant littérature et généalogie. La règle du jeu est la suivante: je me transporte dans une époque et je rencontre un aïeul. Pour retrouver mes précédents billets sur ce thème, suivre le libellé #RDVAncestral.

vendredi 2 février 2018

Mariages croisés

Pour comprendre le droit coutumier basque, il faut se souvenir que la plupart des fermes comprenaient des domaines de moins d'un hectare*. Il était donc vital de sauvegarder à tout prix le patrimoine familial qui devait être indivisible et transmis à un héritier unique. Bien que le droit d'aînesse ait longtemps prévalu, que le premier né soit un garçon ou une fille d'ailleurs, le maître ou la maîtresse de maison pouvait "faire un aîné" en choisissant lequel de ses enfants était le plus apte à lui succéder. 

Après la Révolution, les lois successorales dites égalitaires du 7 mars 1794** tenteront de casser cette coutume mais elles seront allègrement contournées devant les tribunaux ! Dans un précédent billet, j'évoquais le rôle des maisons dans lesquelles cohabitaient "maîtres vieux" et "maîtres jeunes" et d'où les cadets étaient exclus s'ils ne voulaient pas y rester en tant que domestiques toute leur vie...

Autre conséquence de cet "arrangement" ancestral, l'aîné d'une maison ne pouvait pas épouser sa voisine si elle-même était l'aînée ou l'héritière de sa propre maison. On assistait souvent à l'intérieur d'un même village ou dans deux villages voisins à des mariages croisés : un frère aîné épousait une cadette ce qui permettait au frère ou à la soeur qui le suivait de convoler avec l'aîné(e) de celle-ci.

Récemment, je suis tombée sur un contrat de mariage datant du 23 avril 1787 qui m'a permis de m'y retrouver dans un imbroglio d'alliances que l'usage du nom des maisons venait compliquer. Il s'agissait de conventions matrimoniales passées entre deux familles dont les maîtres étaient tous mes sosa !

Je m'explique : dans le village de Sunhar, Pierre Iriart, fils aîné de Raymond Inchauspé dit Iriart (sosa 132) et de Marie Iriart (sosa 133) se trouve promis à Anne Recalt du village de Sunharette, fille de Raymond Iriart dit Recalt et d'Engrâce Recalt (mes sosas 134 et 135). Notons au passage la disparition des noms patronymiques des pères au profit du nom de la maison des deux mères héritières ! 

Or Pierre, le futur marié est le frère aîné de Raymond Iriart dit Recalt (mon sosa 66) marié à Engrâce Recalt (ma sosa 67), l'héritière de la maison Recalt de Sunharette ! Là, ce sont deux frères qui ont épousé deux soeurs mais il arrive souvent que ce soit un mariage croisé frères-soeurs. 

L'avantage de tomber sur un tel contrat de mariage c'est la mention des "collatéraux" qui viennent témoigner de la notoriété des deux familles ! Le notaire précise aimablement à l'intention des généalogistes des futures générations, quels liens de parenté unissent tous ces braves gens entre eux, permettant du même coup de vérifier ou d'augmenter certaines branches !

* D'après Serge Pacaud in "Il y a 100 ans, les gens du Pays basque", éd. PyréMonde
** 17 Ventôse an II de la République     

Note : Pour les non initiés à la généalogie, la numérotation dite de Sosa-Stradonitz est une méthode de numérotation des individus permettant d'identifier par un numéro unique chaque ancêtre dans une généalogie ascendante.  
Illustration : Ramiro Arrue (1892-1971)
Sources : Minutes notariales des AD 64
Bibliographie : La vie d'autrefois en Pays Basque de Marie-France Chauvirey, Ed. Sud-Ouest