samedi 17 juin 2017

A la claire fontaine m'en allant promener

La source n'était qu'à une centaine de mètres de la Maison Çubiat, je m'étais cachée à proximité de la fontaine et j'entendais les voix aiguës des femmes. C'était là me semblait-il que j'aurais le plus de chances de la croiser, sur le chemin du retour. Il ne me restait plus qu'à espérer qu'elle serait seule.

Elle apparut soudain au détour d'un sentier bordé de hautes fougères, marchant d'un bon pas malgré la lourde ferreta perchée sur sa tête qui la déséquilibrait quand son pied heurtait une pierre. Je tentais une approche : 

"Vous me faites penser à une Indienne ! 
- Vous venez d'Amérique ? Comme mon promis ?
- Non, pas ces Indiens-là, une Indienne d'Inde, c'est un pays lointain où j'ai vécu, en Asie. Les femmes portent des cruches en terre cuite sur la tête, comme vous votre seau. Ce sont elles qui sont préposées à la corvée d'eau.
- Ah bon !" Elle me détailla avec ses petits yeux noirs perçants et reprit :
- "Vous êtes bizarre, vous, en cheveux, et en pantalon comme un homme !
- Je viens du 21e siècle, c'est comme ça que les femmes s'habillent maintenant, enfin pas toujours...
- Ouille, ouille ama, on aura tout vu ! Et vous êtes qui ?
Ça va vous paraître bizarre mais je suis votre arrière-arrière-petite-fille, vous êtes la grand-mère paternelle de mon amatxi.
- N'importe quoi, je ne suis pas encore mariée !
- Je sais mais vous le serez bientôt. Vous êtes fiancée à Martin Etchemendy d'Arnéguy, un Amerikanoak qui vient de rentrer au pays. Et il est drôlement riche, dites donc ! Entre l'héritage de sa mère décédée au printemps dernier et la petite fortune qu'il a ramenée d'Amérique où l'on dit qu'il aurait aidé à trouver une mine d'or, il apporte plus de 4000 francs.
- Vous êtes bien renseignée, à croire que vous travaillez pour Maître Etcheverry, notre notaire de Saint-Jean-Pied-de-Port...
- J'ai mes sources, moi aussi.
- Ah, et maline en plus, vous me plaisez malgré votre tenue débraillée. Mais vous savez, je suis un beau parti moi, le meilleur à Mendive et à plusieurs lieues à la ronde !
- C'est exact, vous êtes Isabelle Esponda, la fille des maîtres de Çubiat et vous êtes fille unique. Mais vous avez pris votre temps, 32 ans pour un mariage en 1873, c'est tard. Finalement, vous êtes en avance sur votre siècle, c'est environ à cet âge que les filles se marient chez nous maintenant..."

Elle se tut, peut-être étais-je allée trop loin ? Et puis, sur le ton de la confidence :
- "Oui, je sais, peut-être un peu tard aussi pour avoir des enfants...
- Rassurez-vous, vous en aurez plusieurs, sinon, je ne serais pas là pour vous parler. Mon arrière-grand-père Jean sera le troisième, et il y en aura encore deux après.
- Je n'ai donc pas besoin alors d'aller aussi souvent à la Chapelle Saint-Sauveur sur la route d'Iraty ?
- Celle des légendes ? Evitez, vous risqueriez de rencontrer le Basajaun ! (rires).
- Vous faites vous-même une drôle de sorcière, Mademoiselle-je-sais-tout !
- Eh oui, c'est la généalogie, ça vous rend omniscient."

Elle haussa les épaules et reprit sa démarche chaloupée vers la grande maison. En route vers son destin.

Lexique 
Ferrata : récipient en bois servant à porter l'eau sur la tête au Pays Basque (herrade au Béarn).
Amerikanoak ou amerikanuak, Basque qui a fait fortune aux Amériques (Ouest américain, Argentine, Uruguay, Chili) et revient au pays se faire construire une belle maison (ou épouser une héritière comme mon aïeul...).
Ama : maman, Amatxi, grand-mère (en Basse Navarre et au Labour).
Basajaun : littéralement "Seigneur de la forêt", homme corpulent, poilu et sauvage, assez terrifiant, protecteur des troupeaux.

Sources : AD 64 (état civil et archives notariales), mémoire familiale, Objets d'hier (pour la ferrata), paysbasque1900.com et aussi ici pour la légende de la chapelle St Sauveur.
Pour ceux que la mythologie basque intéresse, je recommande la trilogie du Baztan de Dolorès Redondo (traduit de l'espagnol, en poche chez 10-18).

4 commentaires:

Briqueloup a dit…

C’est une bonne idée d’aller à la fontaine pour rencontrer des femmes. Tu sais bien mener cette conversation pour apprivoiser cette jeune aïeule qui ne se doute pas que tu la connais mieux qu’elle ne l’imagine.

La petite poule noire a dit…

Milesker chère @Briqueloup, c'est toujours agréable d'avoir un retour sur un billet :)
J'ai essayé de combler le peu que je savais sur cette aïeule (à part son contrat de mariage qui nous en dit déjà beaucoup !) par le biais de ce dialogue imaginaire. Ravie que ça t'ait plu !

Brigitte S a dit…

Je rattrape mon retard de lecture et j'en viens enfin à lire ce très joli récit. Bravo, beaucoup le ton employé, et moi qui ne connais rien au pays basque, je suis très reconnaissante du lexique
Encore bravo

MariEppherrePro a dit…

Milesker Brigitte, toujours un régal ces "exercices" pour le RDVAncestral, et encore mieux quand on a la chance de plaire à un public aussi exigeant ;)

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