samedi 15 avril 2017

D'un siècle l'autre

Valentin de Zubiaurre
Un timide soleil dardait ses derniers rayons sur les flancs de la Madeleine. Devant moi se dressait l'imposante façade d'Etcheberria. Je n'osais pas me saisir du heurtoir de la porte massive en chêne. A la place, je me dirigeai sur le côté, vers celle que je savais toujours ouverte sur la souillarde et de là, entrai dans la cuisine puis la salle à manger.
    
Elle se tenait assise bien droite sur le zuzulu* entre la cheminée et la fenêtre. Ses yeux étaient clos mais elle ne semblait pas dormir. Je pris le temps de l'observer avant qu'elle ne sente ma présence. De taille moyenne, menue, un visage fin marqué par des années de labeur et de drames, elle était vêtue de noir de la tête aux pieds. Des mains longues aux attaches fines se croisaient au-dessus d'une feuille de papier. Une lettre. 

Soudain, elle ouvrit les yeux, porta sur moi un regard noir et vif et me demanda d'une voix calme mais peu aimable :
"Nor zara ? Zer behar duzu ? Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ?
- Ez dut euskara mintzo. Je ne parle pas le basque. Mais n'ayez pas peur, je suis votre arrière-petite-fille, amama*, Je suis née cent ans après vous, mon grand-père était votre petit dernier, mon père porte le même nom et le même prénom que votre mari et mon frère est instituteur comme l'était votre père".

Elle murmura un "dia" d'un air las et reprit la lecture de sa lettre. Je continuais à l'observer. Je savais si peu de choses d'elle en fin de compte... Qu'elle s'appelait Elisabeth Irigoyen, était née le 12 avril 1858, cinquième d'une fratrie de quatorze, qu'elle-même avait eu onze enfants. Elle portait le deuil de son fils Michel mort à 21 ans à la Grande Guerre quelque part dans une lointaine forêt où elle n'irait jamais. Pas plus qu'elle n'irait au Chili où deux de ses frères cadets avaient émigré.

La lettre ne semblait rien apporter de bon non plus. Elle m'a regardée sans me voir et puis : "C'est mon beau-frère, Martin Brisé, le menuisier. Il est de la vallée d'à côté, de Saint-Just Ibarre. Il m'apprend que ma soeur Engrâce est morte... Elle et moi, nous n'avions qu'un an d'écart. Elle avait de l'instruction. Elle était institutrice publique comme notre aïta*, et son fils Battitta aussi. Il est à la guerre celui-là... là-haut. Comme mon fils Michel. J'espère qu'il reviendra, lui."

Je sais moi que ce neveu n'aura pas plus de chance que son cousin germain : Jean-Baptiste Brisé, instituteur, rugbyman, sous-lieutenant décoré de la croix de guerre, mourra le 4 juin 1917 à Craonne.

Elle s'était tue, chiffonnant la lettre entre ses doigts. Il était temps pour moi de me retirer sur la pointe des pieds et de la laisser à ses souvenirs.
- "Agur Amama !  Adieu Grand-Mère !
Jainkoak babesten dituzu filoba ! Que Dieu te bénisse, ma petite fille !"

La nuit était presque tombée, les hommes allaient rentrer des champs, les femmes des vêpres. Et moi, il me restait un siècle à parcourir...

* Zuzulu : banc-coffre, Amama : Grand-mère en souletin. Aïta : Père 

3 commentaires:

Briqueloup a dit…

Il est vraiment réussi ce premier RDVAncestral. On entre avec toi dans la maison, avec la douceur et le respect qui s'imposent pour une belle rencontre.

Quitterie a dit…

Très joli portrait de votre Amama, j'ai également des origines basques. Ma grand-mère était du village voisin : Bunus et je remonte petit à petit, tout comme vous les générations. Bonne soirée, cordialement, Quitterie

La petite poule noire a dit…

Merci Marie et Quitterie, et désolée d'avoir été si longue à répondre (pb de modération de commentaires sur Blogger).
J'ai mis beaucoup de moi dans ce premier billet du RDVAncestral, tant mieux si ça a touché mes lecteurs :)

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